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La Team MyAtlas

Carnet de voyage

Asie centrale

24 étapes
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La partie Asie Centrale de mon voyage. Kazakhstan, Ouzbékistan, Tadjikistan et Kirghizistan.
Juin 2018
240 jours
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Pour commencer, je voudrais excuser cette trop longue absence, mais ça risque fort d'être la règle dans les prochaines semaines. J'ai eu très peu de connexion internet, et le peu que j'ai pu obtenir était trop faible pour publier des articles. Il s'est passé beaucoup de choses ces derniers jours. Des choses inattendues, des décisions à prendre en urgence, et beaucoup de mer et de désert. Voici ce qui s'est passé depuis le premier jour d'attente au port d'Alat.

Jeudi 31 mai :

Ce jour fut la répétition de la deuxième partie de la journée précédente. De l'attente, de l'attente, parfois de furtifs espoirs venaient éclairer cette sombre monotonie. Des informations aléatoires sans fondement nous tombaient dessus toutes les 4 heures, nous donnant des pourcentages de chances de départ du ferry. Par exemple, nos chances d'embarquer avant la nuit, qui étaient de 80 % pendant la matinée sont passées à 20% dans l'après midi et se sont transformées ensuite en 100% de chances de partir le lendemain matin. La perspective de réinstaller notre tente pour la nuit prenait forme petit à petit et nous ne pouvions que nous résigner.

Une journée normale sur le port 

En bref, ma journée c'était ça : Dormir à l'ombre, jouer avec les chiens errants, utiliser mes dernières miettes de connexion internet pour vérifier les scores de Roland Garros, observer les ouvriers réparer l'eau des "toilettes", prendre du thé, se préparer à manger, manger, digérer, saluer les nouveaux arrivant, se faire des nouveaux copains, inventer des jeux stupides pour passer le temps, se mettre à fumer, errer pied nu sur le bitume brûlant à la recherche d'une occupation, bloqué derrière les barbelés.

Ambiance, ambiance !  

Chose amusante, notre petite communauté s'agrandissait d'heure en heure, des voyageurs à pied, à vélo ou à moto arrivaient au compte goutte et apportaient un peu de fraîcheur et d'espoir dans une atmosphère pesante et parfois inanimée.

Une nouvelle nuit commence sur le port. Une nuit qui sera animée par un orage et une pluie qui fera se réveiller la moitié des gens pour installer en urgence le double toit étanche de leur tente. La pluie n'aura finalement pas été si violente.

Une nouvelle nuit sur le tarmak 


Vendredi 1er juin :

Comme les journées se suivent et se ressemblent ! Réveillés par la chaleur de ce soleil qui caressait nos tentes de ses rayons brulants, nous étions tous debouts à 7h30. J'ai profité avec enthousiasme du café d'Aldo pour affronter une nouvelle journée d'errance. Aux premières informations du matin, nous avions de fortes chances d'embarquer en début d'après midi, il va encore falloir s'occuper avec rien pendant une demi journée. Mes les voyageurs continuaient d'affluer, pour arriver à son point culminant à une petite vingtaine de personnes au moment du départ. Je vais essayer de les énumérer un par un :

Aldo, le français de 25 ans que j'ai rencontré à Bakou. On prépare et prend nos repas ensemble. C'est mon meilleur copain ici. Il voyage à moto jusqu'à une destination indéterminée, le plus à l'est possible.

Harry, un anglais de Bath de 31 ans. Ancien de la Navy, il voyage à vélo depuis Le Cap en Afrique du Sud et va finir en Australie. Un vrai aventurier, il a la barbe et le charisme de Mike Horn.

Chris & Pete Lloyd, un couple du nord de l'Angleterre d'une bonne soixantaine d'année. Ils voyagent ensemble à vélo à l'aventure depuis chez eux et vont jusqu'en Chine et ne sont pas encore fixés sur la suite de leur voyage, c'est ça la liberté du voyageur. Ils sont pleins d'humour et de bienveillance, un plaisir de chaque instant.

Thomas, un gallois de 43 ans, ingénieur agronome. Il voyage à vélo beaucoup plus léger que la moyenne, dormant à l'hôtel le plus souvent. Il vise la pamyre highway comme beaucoup des voyageurs du groupe. Je l'ai aussi rencontré à Bakou avant le port.

Mark, un suisse allemand de 26 ans qui voyage avec sa petite amie mais qui ont été séparés par l'ambassade du Turkménistan. Elle a obtenu son visa, et lui, comme moi n'y a pas eu droit. Il doit donc faire le tour et retrouver son amie en Ouzbékistan. Il est suréquipé avec tout le matériel dernier cri pour survivre en toute saison.

Taylor et Titty, un américain et une Hongroise qui se sont rencontrés sur la route, et qui voyagent vers l'est. L'américain parle bien le russe, ce qui est pratique dans certaines situations.

Un allemand de Munich de 25 ans qui voyage en moto en faisant un peu la même boucle que moi. Mais évidement un peu plus vite.

Deux autrichiens de 25 / 30 ans qui voyagent à pied, sac au dos en tentant d'aller le plus loin possible vers l'est. L'un des deux troque des massages aux cuisinières contre de la nourriture. Ils ont tous les deux le mal de mer, et aiment les jeux de carte compliqués.

Deux français d'une trentaine d'année partis avec un camion chacun vers l'Asie, puis l'Australie. Ils lisent beaucoup.

Moi, un français de 35 ans. Superbe athlète et grand penseur. Il aime observer l'horizon quand on le prend en photo.

Une partie de la bande 

Nous avons fini par embarquer sur le ferry mais il est resté à quai au moins 24h. Nous avons passé la nuit là bas. Mais ça n'était pas si gênant. A part des moment d'ennui extrême, nous étions entre gens agréables, les repas n'étaient pas trop mauvais et le thé coulait à flots. J'ai partagé ma cabine avec Aldo et Harry. Je pense que je vais essayer d'accompagner l'anglais sur le début de la route dans le désert.

L'embarquement tant attendu 
La vie sur le bateau avant le départ  

Samedi 2 juin :

La matinée était d'un terrible ennui. On errait sans but dans les couloirs du bateau, on regardait les russes tituber comme si une houle terrible faisait danser le bateau... Alors que le bateau était toujours à quai, on jouait aux cartes, s'étonnait d'avoir un rire gras de marin, les dents noircies par le thé, et les cheveux coiffés au grès du vent. On hurle "larguez les amarres !" pour faire rire les 3 autres français du bateaux. On parle à qui veut bien nous écouter, on raconte nos projets, nos victoires et nos échecs, le sens de ce voyage et celui de la vie, on s'improvise philosophe et on regrette de ne pas avoir pensé à prendre la moindre bouteille de vodka pour aiguiser nos pensées et faire accélérer cette maudite horloge interminable.

On n'y croyait même plus, et sans prévenir, tandis que certains regardaient les mouches et d'autres observaient ce magnifique mur blanc de la salle commune, le bateaux s'est mis à avancer. La vie a repris son cours, le lumière est réapparue dans les yeux de mes amis.

La joie se lit sur les visages au moment du départ (à gauche Harry, à droite Aldo) 
La mer Caspienne est infestée de plate formes pétrolieres

Nous pouvions terminer la journée et dormir tranquille, normalement on sera au Kazakhstan demain.

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Dimanche 3 juin:

Nombre de km : 100

On reste entre français !  

La traversée de la mer Caspienne se passe bien et on a bien avancé pendant la nuit. Nos journées sont rythmées par les repas (soupe, purée, poulet, Coca-Cola et pain dur) et les tasses de thé. Normalement, le bateau devrait arriver à Aktau dans l'après-midi. Effectivement nous voyons les côtes s'approcher, et découvrons un inquiétant ciel bleu immaculé au dessus du Kazakhstan tandis que derrière nous l'Azerbaïdjan était couvert d'un grand nuage blanc. Rien de très rassurant quand on sait que l'on a 500 km de désert à traverser. En approchant de la côte, je commence à élaborer des alliances avec d'autres cyclistes, l'idée étant de rouler ensemble dans le désert et de rassembler nos forces, mutualiser la nourriture, s'entraider avec le vent. Ça donnera une alliance franco-anglaise. Je me prépare à rouler avec Harry l'anglais et Thomas le gallois. Sur le papier, les deux plus solides. D'autant que Harry projette de partir affronter le désert des l'arrivée à Aktau, quitte à faire la route de nuit, sachant que j'ai perdu pas mal de temps cette idée me séduit.

L'arrivée au port d'Aktaou 

Une fois arrivés au port on a assisté à une scène assez amusante. Des militaires sont entrés dans le bateau, nous ont demandé de nous mettre en ligne avec nos bagages devant nous et de ne pas bouger. Un berger allemand est alors arrivé et a fait le tour de tout le monde à la recherche de produits stupéfiants. Après le passage à la douane, nous avons salué une dernière fois ceux que nous ne pensions pas recroiser sur la route, et je suis parti avec Harry et Thomas vers le centre ville avec 5 missions avant de partir pour de bon dans le désert : - remplir les stocks d'eau - acheter des réserves de nourriture - acheter une carte SIM - tirer ou changer de l'argent local - diner

"Quand on arrive en ville..." 

2 bonnes heures pour accomplir toutes ces missions et nous étions sur la route, au moment où le soleil se couchait. Eu égard au poids de ma monture qui était bien plus lourd que celle de mes amis d'outre-manche en grande partie à cause des 15 litres d'eau que j'ai emporté, ils ont eu l'élégance de rouler devant moi en se relayant régulièrement. Ma mission principale était donc de coller au maximum à la roue d'en face. Mais malgré ce privilège, il fallait pousser fort sur les pédales pour arriver à suivre ces sujets de la reine. Ils avaient tout les deux un sacré entraînement derrière eux, l'un ayant déjà plusieurs compétitions d'Iron Man à son actif et l'autre a commencé sa route en Afrique du Sud sur un rythme quotidien de 160 km de moyenne. Deux machines infernales que rien n'arrête ! Ni le vent, ni le froid, ni la fatigue, ni la nuit... Tiens la nuit, parlons en. Une grande première pour moi, la route de nuit. A mesure que nous nous éloignions de la ville, les étoiles dévoilaient leur beauté infinie et laissaient apparaître la voie lactée. C'était difficile de regarder le ciel et de se concentrer en même temps sur la route, chaque tentative me faisait perdre le cap, me punissant d'un large écart sur le bas côté de la route ou sur la file des voitures.

On a rencontré Aldo sur la route 
La route de nuit de nuit, une expérience nouvelle 

À noter que les légendes des nuits fraîches dans le désert sont bel et bien fondées. La température est très vite descendue sous les 10 degrés, nous obligeant tous à mettre une veste malgré l'effort intense. La route a traversé une sorte de grand fossé large de plusieurs km au fond duquel on était à 160 m sous le niveau de la mer, ce qui est assez rare ! Petit problème, si la descente était assez agréable, il a fallu tout remonter. J'ai tout donné pour suivre la cadence infernale de mes compères, mais j'oubliais que mon vélo était bien plus lourd que le leur. J'ai trop donné. Au bout de 80 km, je commençais très sérieusement à ressentir la fatigue et des douleurs inconnues dans les jambes. J'ai préféré être clair et leur expliquer que je ne pourrai pas aller beaucoup plus loin et que mon but était désormais de trouver un endroit où poser ma tente, dormir quelques heures et repartir un peu reposé. Harry comprenais tout à fait la situation mais il ne pouvait pas s'autoriser une pause, son objectif était d'avoir fait 160 km au petit matin. Résignés et tristes nous avons regardé nos deux routes se séparer. J'étais d'autant plus triste que cet homme fait partie de ces rares personnes que l'on peut croiser sur la route et qui vous marquent, laissent une trace, une emprunte indélébile qui devient une source d'inspiration pour le reste de votre vie. Pour certaines personnes, le respect que l'on peut leur porter se transforme rapidement en un honneur d'avoir croisé leur route, une chance. Mais je ne restais pas seul, Thomas a fait le choix de rester avec moi pour un temps indéterminé. Nous avons donc encore roulé 15 km jusqu'à trouver un petit coin de parc dans une petite ville. Il était déjà 4h du matin. Thomas a pu poser son hamac entre deux arbres et j'ai juste dormi sur un banc avec mon sac de couchage, nous nous sommes réveillés vers 7h ou 8h du matin maximum et sommes repartis au combat.

4
juin

Lundi 4 juin :

Nombre de km : 40 à vélo

Le début de ma route à velo 

Nous nous sommes donc levés de bonne heure après une nuit très courte et épuisante, et je me suis vite rendu compte qu'il allait être difficile de soutenir le rythme de Thomas. Sa moyenne était de 25 à 30 km/h avec un vélo deux fois plus léger que le mien. Lui faisant comprendre le décalage, il me laisse une bonne avance pour aller à mon rythme pendant qu'il va faire un petit détour dans un village pour aller aux toilettes. J'avance et finit par prendre une petite pause, c'est à ce moment que je vois passer 2 camions Renault Traffic blancs identiques. Ça ne pouvait être que mes 2 copains français que j'ai rencontré et avec qui j'ai sympathisé au port d'Alat et sur le ferry. Ils me reconnaissent également et s'arrêtent sur le bas côté, nous discutons, je leur raconte ma route de nuit, mon épuisement, et soudain le coup de grâce : "tu veux qu'on te prenne dans le camion ? On va à Beyneu aujourd'hui". J'ai hésité un moment, j'ai pensé à cette douleur aux jambes qui est apparue cette nuit, j'ai pensé au temps que je pouvais rattraper, mais aussi à la honte qui allait s'abattre sur ma famille et ma descendance... Je me suis arrangé avec la honte et j'ai saisi cette opportunité unique.

Je suis donc monté dans la voiture de Florent, tandis que celle de Valérien transportait mon vélo et mes sacoches. Cap sur Beyneu ! Nous traversons des routes désertiques superbes que j'ai tout de même regretté de ne pas avoir traversé à vélo, mais tout choix est un sacrifice.

Une route vite changeante 

C'est là que commence le ballet des rencontres. Cette route étant la seule possible empruntée par nos camarades voyageurs du ferry, nous avons passé la journée à croiser des têtes connues ou à voir des retardataires du bateau précédent. Tout à commencé avec Harry, que l'on a croisé en pleine côte, à 260 km du port. Pour rappel nous avons quitté le port la veille au soir. On s'arrête, il nous rejoins, nous salue, s'amuse de me voir dans leur camion, et nous explique qu'il n'a pas dormi de la nuit. En gros il a fait la route sans pause du port à ici avec ses sacs. Une véritable machine de guerre ! Il nous a avoué commencer à être un peu fatigué, je lui ai donné de l'eau et de la nourriture, puis on a partagé un café avec lui. Et il est reparti après 15 minutes d'une pause bien méritée... Salut l'artiste !

En haut à droite, Florent, Valérien et Harry 

La route continue, et nous décidons de nous arrêter pour déjeuner sur un joli point de vue sur un désert sans fin. Nous voyons alors s'approcher 2 cyclistes, on les invite à s'arrêter. Il s'agit d'un néerlandais et un gallois qui étaient sur le ferry avant le notre, ils ont bien pris leur temps pour arriver. L'un d'eux avait un problème de câble de dérailleur, mes amis ayant à peu près tout dans leur camion, ils ont remplacé son câble et ont sauvé son voyage. C'est alors qu'un bruit de moteur attire notre attention, une moto s'est arrêtée à nos côtés... Il s'agissait ni plus ni moins d'Aldo, mon copain depuis l'auberge de Bakou, qui a reconnu les deux camions blancs et était aussi heureux de me voir dans la bande car il était inquiet de ne pas m'avoir croisé avant sur la route. Il se joint à nous et nous terminons la route tous ensemble jusqu'à Beyneu.

Pause déjeuner et retrouvailles avec Aldo, on ne se quitte plus !  
Les cyclo-voyageurs que nous avons aidé  

Mon plan initial était de loger chez un hôte dans cette ville pour une nuit, y laisser mon vélo et partir en train pour visiter l'Ouzbékistan car j'ai quand même payé mon visa ! Mais les aléas de la route et la providence vont changer bien des choses sur mon itinéraire. J'ai envoyé des messages toute la journée à mon hôte pour lui dire que j'arriverai plus tôt que prévu, mais je n'ai jamais eu la moindre réponse. Tout ce que je voulais c'est "oui tu es toujours le bienvenu" ou "désolé ça ne va pas être possible", mais c'était le silence radio. Il fallait décider vite de ce que j'allais faire car nous étions à Beyneu et mes amis n'allaient pas tarder à repartir vers l'Ouzbékistan. J'avais le choix entre les accompagner avec mon vélo là bas et me dire "advienne que pourra !" ou bien rester là, dormir à l'hôtel, y laisser mon vélo et prendre un train ou aussi repartir directement vers l'ouest en direction de la Russie. La première solution me faisait peur mais m'excitait, la deuxième était intéressante mais après vérification, le train était plus rare et plus cher que prévu, la troisième solution me rassurait car je rattrapait beaucoup de retard et je serai à temps en Russie pour la coupe du monde. Mais voilà, ce voyage est peut être le seul de cette dimension que je ferai de ma vie, on peut dire que c'est le voyage de ma vie, la coupe du monde c'est tous les 4 ans... Et puis en fait on s'en fiche, ça n'est que du football après tout ! J'ai donc opté pour la solution qui me faisait le plus peur car, comme écrivait André Gide : "les bonnes routes sont certes les chemins les plus sûrs, mais n'espère pas y lever beaucoup de gibier."

L'endroit où j'ai pris la décision de les suivre en Ouzbékistan  

Et voilà, on fait quelques courses, je recharge mes affaires dans les camions, puis on rencontre un autre voyageur à moto que nous avons rencontré sur dans le ferry, un jeune allemand de 21 ans qui voulait absolument voir la station de Baikonour au Kazakhstan. Notre joyeuse bande s'agrandit donc, nous quittons la ville dans l'optique de camper dans le désert.

 Sur la route du campement pour la nuit
Aldo fait le malin sur sa moto 

Nous trouvons un endroit adapté proche de la route mais plutôt à l'abri des regards, on installe nos tentes, trouvons nos marques, on déguste les bières devant le coucher de soleil, et on dîne sous un nombre incalculable d'étoiles.

Notre campement de fortune 
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juin

Mardi 5 juin:

Un réveil bien agité, causé par un fort vent d'est annonciateur de la journée qui va nous attendre. N'ayant pas mis le double toit de ma tente pour mieux admirer les étoiles, le vent a fait pénétrer dans ma tente une grande quantité de poussière de sable, pas très agréable.

Le réveil, et la poussière de sable qui s'invite à la fête  
On s'adapte comme on peut aux conditions 

Après avoir mangé un morceau, notre copain allemand est parti sur son chemin, tandis que nous sommes repartis ensemble pour affronter une route assez hostile pour les amortisseurs. Du sable, du vent, de la poussière, la chaleur, parfois des zones de bitume remplies de gigantesques nids de poules obligeant à faire des écarts brusques qui nous font atterrir dans un autre trou encore plus gros. Des conditions de route vraiment épuisantes pour les conducteurs et pour la mécanique, à tel point qu'Aldo (en moto) a fini par s'arrêter en reniflant une odeur de frein à main qui n'a pas été déserré. Il ne croyait pas si bien dire, sa roue arrière fumait dangereusement. Il l'a démontée pour voir ce qui n'allait pas, et on s'est vite rendu compte du problème : le roulement à bille a explosé au milieu de la roue, ce qui a causé le blocage de son frein à tambour. Par chance nous n'étions pas arrêtés au milieu du désert, c'était une sorte de portique sous lequel passaient les véhicules et où les gens attendaient pour trouver une bonne âme pour les emmener à la prochaine ville. Ici l'entraide et l'auto-stop sont institutionnalisés, quand il y a une ville tous les 150 km dans un milieu désertique et poussiéreux, on apprend vite à user de la solidarité des gens, et les gens vous aident avec bon cœur. D'ailleurs voici comment nous avons réglé le problème de la moto d'Aldo. Il nous fallait trouver en urgence un nouveau roulement à bille, mais comment trouver ça dans un désert ? Par chance un jeune homme qui attendait une voiture nous a guidé vers le village le plus proche pour y trouver une petit bazar avec un marchand qui vendait pile la pièce de rechange nécessaire. Une chance inouïe pour Aldo, qui aurait pu se retrouver dans une situation plus qu'inconfortable si ça lui était arrivé au milieu de nulle part. Il a réparé sa roue avec le nouveau roulement et le tour était joué, on pouvait repartir. A noter que pendant que j'attendais le retour de la première voiture partie chercher la pièce, je me suis allongé à l'ombre sur le haut d'un mur pied nus et devait tellement inspirer la pitié que 4 voitures m'ont proposé de m'emmener. Ici on ne laisse personne sur le bord de la route, même l'étranger.

Réparations de la roue d'Aldo 

J'ai oublié de préciser qu'entre temps nous avons passé la frontière entre le Kazakhstan l'Ouzbékistan. Tout s'est très bien passé, les douaniers étaient même sympathiques, posaient plus des questions par curiosité personnelle que par professionnalisme. A part la boîte à médicament, sur laquelle ils étaient assez tatillons, en quête de produits stupéfiants.

Après la douane, quelques femmes se sont jetées sur nous pour changer de l'argent local, il était amusant de noter que certaines d'entre elles portaient des masques blancs couvrant presque tout leur visage. On a vite compris que c'était une habile protection contre la poussière de sable qui s'incruste partout, dans les vêtements, les yeux, le nez la bouche et surtout les poumons.

Les changeurs de devise au noir.  

Nous avons déjeuné dans un restaurant proche de la douane, et au moment de payer, Valérien a eu la désagréable surprise de se rendre compte qu'il a été débité de 1200 dollars sur son compte. Il a fallu se battre pendant 20 minutes avec la caissière pour lui faire comprendre qu'elle a fait payer la note en dollars et non dans la monnaie locale... Évidement elle a perdu entre temps toutes ses notions d'anglais !

Elle a fini par comprendre qu'on ne partirait pas sans avoir été remboursés, elle a passé un coup de fil et après, une autre vingtaine de minutes le problème était résolu. Mais j'en connais qui seraient partis sans se rendre compte de la supercherie.

Sur la route avant la dernière pause 

Après le restaurant et l'épisode de la panne d'Aldo, nous nous arrêtons faire une pause à une petite épicerie et nous apercevons qu'elle fait aussi auberge, on y reste pour la nuit, fatigué par ces conditions de route et ces émotions.

La pittoresque arrière boutique de notre hôtel  
6
juin

Cette journée fut avant tout une longue traversée avec beaucoup de route et de désert. Autant vous dire que l'Ouzbékistan est un pays très long à traverser d'ouest en est, d'autant plus que les routes sont presque tout le temps de bien piètre qualité.

Il fallait faire le plein d'eau avant d'affronter le désert  
Tempête de sable 

Nous avons roulé jusqu'à l'heure du déjeuner, Aldo nous a retrouvé et nous avons déjeuné dans un petit restaurant crasseux qui a mon avis s'est transformé en restaurant par magie au moment où ils nous ont vu débarquer.

Des compagnons de route 
Très mauvaise route 

En sortant de table nous avons décidé de nous séparer en deux groupes. Florent et Aldo allant faire le détour par la mer d'Aral pour y voir les vestiges des bateaux échoués suite à la sécheresse de la mer, et Valérien et moi, qui préférions aller directement à Khiva pour avoir assez de temps pour visiter la ville le soir et trouve un hôtel avec la Wi-Fi. Ce dernier point était capital pour moi car j'avais quasiment une semaine de retard sur mon blog, et beaucoup de choses à dire et de photos à publier, et je ne veux pas que vous vous inquiétiez !

Magnifique ciel à l'approche de Khiva 

Maintenant il faut que je vous annonce quelque chose d'important qui va conditionner toute la suite de mon voyage. J'ai décidé ce jour de traverser la Pamir Highway. C'est une route mythique entre le Tadjikistan et le Kirghizistan qui passe entre les montagnes, avec des cols à plus de 4500 m et une vue sur des montagnes de plus de 7000 m. Tellement de gens me parlaient de cette fameuse route que je me suis dis qu'il serait dommage de ne pas la faire, puisque je suis si proche... Et ma soif d'aventure n'est pas encore rassasiée. L'idée est donc de faire cette route entre Douchanbé (Tadjikistan) et Och (Kirghizistan) puis de continuer à vélo jusqu'à Almaty (Kazakhstan) et traverser le Kazakhstan vers le nord et s'arrêter à Novossibirsk en Russie. Faire une petite pause sur place car j'y connais quelques personnes, puis prendre le transsibérien jusqu'à Moscou en mettant mon vélo dans le train. Rester quelques jours à Moscou, et remonter sur mon vélo vers Paris, mais au lieu de passer par la Scandinavie mon idée est plutôt de passer par le sud des Balcans (moins froid, moins vide). Voilà où j'en suis de mon itinéraire, ça n'a plus grand chose à voir avec mon plan de base mais je pense qu'il est beaucoup plus optimisé. Je devrais être rentré pour la mi-octobre.

Khiva le soir. Le meilleur moment.  

Pour revenir à notre soirée à Khiva, nous avons eu la chance d'arriver pendant que le soleil se couchait, ce qui nous a offert une magnifique lumière pour photographier cette superbe ville. Il y avait aussi peu de touristes, ce qui contribuait au charme des lieux.

Il y a encore un travail à faire sur la mise en valeur nocturne de leurs monuments 
7
juin
A Khiva, les chinois investissent dans les rénovations du patrimoine. Résultat, on se croirait en Chine sur le chantier ! 

Nous avons visité la ville de Khiva de bon matin pour profiter de la fraîcheur et du calme avant l'arrivée en masse des touristes. Une bonne heure pour faire le tour nous a suffit, nous avons ensuite pris le petit déjeuner à l'hôtel, puis nous sommes partis sur la route, affronter le désert et la chaleur.

Une route désertique très hostile 

Et quelle chaleur ! Je n'avais pas de thermomètre sur moi mais elle dépassait forcément les 40 degrés à l'ombre... Sauf qu'il n'y avait pas d'ombre. Dans ce désert, les seuls zones épargnées par ce soleil assommant sont les ombrages des petites plantes à moitié déséchées qui verdissent ça et là une mer de sable infinie dont on n'en distingue les aspérités qu'à travers le flou des mirages qui dansent au gré des brûlures du sol. Ces mirages d'horizon donnent l'impression que la terre souffre et qu'elle nous le dit.

Le plus impressionnant c'est que lorsque l'on passe la main par la fenêtre pour se rafraîchir, c'est un vent chaud qui nous répond, un vent très chaud. Si on pouvait comparer à une sensation déjà vécue, ce serait la même chose que mette sa main à 20 cm d'un sèche cheveux !

Après une longue et pénible route, durant laquelle j'ai conduit une bonne partie du temps, nous sommes arrivés tous les 3 à Boukhara. A première vue c'est une ville pas trop touristique, bien préservée, avec un centre ville plutôt local, vivant et riche. Une ville agréable en somme dans laquelle nous allons peut être rester deux nuits. La décision se fera demain.

Découverte de Boukhara  
La "nightlife" de Boukhara 
10
juin

Vendredi 8 juin :

Le petit déjeuner avec Florent  

Nous avons profité de la journée pour nous reposer, rester une journée entière à Boukhara et bien se préparer pour la suite du voyage.

Boukhara 

Chose amusante et inattendue, j'ai rencontré à notre Hostel le couple d'amis suisses avec qui j'ai fait un bout de chemin en Iran. C'était il y a quelques semaines dans un pays pourtant assez éloigné, et nous nous retrouvons dans cette petite auberge, dans cette petite ville. Si nous avions voulu nous rencontrer sur la route, nous n'aurions pas réussi à le faire, il aurait fallu s'organiser longtemps à l'avance, se tenir au courant au jour le jour, s'adapter à l'autre, fixer un rendez-vous... Ces heureux hasards de la route sont fascinants.

Mes amis suisses que je retrouve après l'Iran !  
Boukhara le soir 

Samedi 9 juin :

Le programme de la journée était de franchir la frontière, entrer au Tadjikistan et réfléchir après. Pour moi il a encore fallu réfléchir très vite !

Nous avons donc commencé à prendre la route tôt le matin pour éviter cette chaleur écrasante. Nous sommes passés à côté de Samarcande sans s'y arrêter, le nez dans le guidon, avec comme unique objectif : la frontière. Il paraît que c'est criminel d'aller en Ouzbékistan sans voir Samarcande, mais je ne suis plus à un crime près.

Voilà à quoi ressemblait la route à l'approche de la frontière. Fini le désert.  

Puisque nous roulons... Que la route est toute droite et le désert monotone, ça me fait penser à autre chose... et si je faisais un petit bilan de ce qui m'a marqué en Ouzbékistan, de ce que j'en ai retenu avec mon regard affûté d'occidental. Tout d'abord, les gens. Soit dit en passant, sujet qui m'intéresse hautement plus que les monuments historiques. Les gens ne trichent pas tandis que les monuments, si beaux soient-ils, ne représentent plus une réalité actuelle. Ne sont à mes yeux qu'une photo du passé préservée des outrages du temps à coups de restaurations successives, financées au passage par les chinois. Les ouzbeks, sans pour autant se détacher du peloton des autres pays de la région, m'ont apparu très ouverts, souriants et doués d'un sens aigu de l'entraide et de la solidarité. Bien sûr il ne faut pas se laisser faire et toujours négocier les prix, mais une fois cette barrière passée, ils sont honnêtes et droits.

Si les Kazakhs étaient soit très asiatiques soit très russes et se mélangeant peu, les origines ethniques des Ouzbeks sont plus difficiles à identifier, également très cosmopolite, il semblerait que les perses, les Kazakhs, les russes, Ouzbeks et Afghans vivent en harmonie depuis un bon moment. Il n'est pas rare de voir dans un village perdu des enfants aux origines très éparses. A noter que les visages sont moins asiatiques et plus bronzés que les Kazakhs. Les femmes sont étonnement élégantes, rarement voilées, elles portent très bien les robes colorées, et protègent leur "capital peau" en marchant à l'abri d'un parapluie, souvent assorti à leur tenue. Elles n'hésitent pas à offrir leur plus beau sourire à la personne qui croise leur route.

Sans transition, il faut parler de la circulation. J'ai déjà évoqué l'état des routes, il faut maintenant aborder la manière dont les gens roulent dessus. Et bien l'autoroute à contre-sens n'est pas une aberration par ici. Que ça soit sur une charrette tirée par un âne ou sur une voiture soviétique à vive allure, on fonce et on compte sur la vigilance des gens qui sont dans le bon sens. Ça me fait penser à un sketch de Coluche qui incarnait un alcoolique qui venait de percuter une voiture et tuer ses passagers en roulant à contre sens et se plaignait du manque de vigilance des autres automobilistes par ces mots : "Mais merde, les gens le savent qu'on roule bourré !". Je voyais Coluche dans ces voitures. Chose intéressante liée aux voitures, ici tout le monde roule au gaz, le pays ayant bien plus de gaz que de pétrole dans leur sous sol, le gouvernement a poussé fortement dans ce sens. À ce propos, il me vient une anecdote assez singulière. Nous venions d'acheter de l'essence dans une station, et retournions sur l'autoroute. Après 15 minutes de route, une voiture nous double en clacsonnant frénétiquement, et nous fait signe de nous ranger sur le côté. Il s'agissait de l'employé de la station qui s'était rendu compte qu'il nous avait fait payer 60 litres au lieu de 50. Il a fait toute la route pour nous rattraper et pour nous donner ce qu'il nous devait ! Là c'est plus que de l'honnêteté, j'essaye de trouver le mot mais il n'existe pas... C'était vraiment touchant, d'autant qu'il a du rentrer en prenant l'autoroute à contre sens sachant qu'il n'y avait pas moyen de faire demi tour avant un bon moment.

Après ces journées que j'ai passé en voiture, ça a été intéressant pour moi de faire un constat de cet autre moyen de transport au cours d'un voyage. Si il est incontestable qu'il offre plus de sécurité et permet de transporter plus de matériel et avancer beaucoup plus vite qu'à vélo, l'expérience du voyage est bien moins forte. On est fatalement moins au contact des populations lorsqu'on est en voiture, et ça devient plus difficile de les comprendre, de ressentir leur culture. On a tout ce dont on a besoin donc on a moins besoin de l'aide des gens, on est plus indépendant des populations locales et les contacts sont beaucoup plus rares. La voiture crée de la distance avec les gens, lorsque l'on roule, on a à peine le temps d'échanger des regards, on ne peut pas parler avec les locaux... Au mieux un sourire et un coucou. On est comme enfermé dans cage de métal qui nous protège de l'extérieur. Une protection contre les dangers extérieurs mais aussi malheureusement contre l'aventure. Bien sûr je ne juge pas cette manière de voyager, chacun a sa propre manière d'aborder le voyage, mais si l'aide de mes amis a été inespérée et est formidable pour la suite de mon voyage (clairement sans eux je n'aurai pas fait la route du Pamir), personnellement je préfère avancer plus lentement, me confronter aux populations, les comprendre et m'enrichir. Il est à noter que j'ai aussi beaucoup changé ma manière d'aborder ce voyage, je le voyais au début en grande partie comme un challenge, un défi physique, mais je ne suis plus dans la performance. C'est devenu secondaire dans mon parcours. Je n'ai pas de problème à prendre le bus sur 200 km pour franchir une montagne ou à monter dans un camion pour me faire avancer plus vite vers l'est et avoir la chance inouïe de faire la route mythique du Pamir. La performance physique n'a pas de sens, le véritable sens est dans l'expérience et l'enrichissement personnel, parfois même la découverte de soi à travers la découverte de l'autre. Avant de partir je voyais ces belles phrases comme des phrases toutes faites qui font joli dans les livres de développement personnel mais qui ne trouvent pas réellement d'écho dans la réalité, maintenant de comprends que si. Et ce n'est pas fini.

Pour revenir à la journée, nous avons passé la frontière sans encombres, les douaniers étaient même sympathiques et je me suis même autorisé quelques libertés en mentant un peu : ils ont trouvé dans mes affaires une feuille avec une prière musulmane écrite en arabe que je gardais depuis Istanbul. En la voyant ils m'ont demandé si j'étais musulman et je leur ai dit que oui, que je m'étais récemment converti à Istanbul. Ils ont semblé apprécier, et ne m'ont heureusement pas demandé plus de détails. Une fois la frontière passée, nous nous sommes arrêtés à la première ville pour acheter une carte Sim locale, prendre de l'argent local, déjeuner (enfin !), et organiser la suite de la journée car mes compères n'étaient pas encore fixés sur l'endroit où ils voulaient se poser pour la soirée, et mon sort dépendait de leur décision. Ils ont finalement choisi de rester plusieurs jours dans la montagne avant Dushanbe, ce qui était trop pour moi, l'idéal pour moi étant même d'y arriver dans la soirée. J'ai donc décidé très vite de prendre ma propre route et de viser Dushanbe dans la journée. Pas de trains, pas de bus, pas de minibus... Que des taxis partagés. J'ai trouvé un taxi et ai réussi à avoir le prix local, soit 10€ pour m'emmener avec mon vélo à Dushanbe, à presque 250 km de là. J'exulte intérieurement. En revanche la voiture a été chargée à fond, nous étions à 5 dedans et il a fallu faire entrer mon vélo et tous les sacs dans le coffre. Qu'à cela ne tienne, tout le monde s'y est mis pour démonter mon vélo et le faire tenir dans le coffre. Les clients étaient là pour aider, tenir le vélo, dévisser les pièces, ils ont perdu 30 minutes à cause de moi mais personne ne se plaignait, ici le temps n'est pas une valeur si rare que chez nous. Ici on le prend comme il vient, on ne le compte pas et on ne l'anticipe pas. Tout se passe au présent, il est déjà bien trop intense pour que l'on se préoccupe du futur.

Sur la route. Les photos ne sont pas très nettes car le chauffeur roulait trop vite... Voir paragraphe ci-dessous.  

En parlant d'intensité, j'ai vu ma vie défiler de nombreuses fois sur la route ! Le chauffard... Pardon, le chauffeur du taxi prenait des risques inconsidérés sur des routes sinueuses de montagnes avec un vide vertigineux en guise de compagnon de voyage. La moitié du temps sur la voie de gauche, il doublait sans la moindre visibilité en priant qu'aucune voiture d'arriver à de l'autre côté. Finalement j'ai préféré essayer de dormir, que je regarde ou non le résultat sera le même en cas d'accident. Au milieu de la route nous sommes tombés sur deux cadavres de voitures qui ont du se percuter de plein fouet dans la journée d'une manière assez violente. Nous sommes tous sortis pour voir ça de plus près (curiosité morbide). Il y avait encore les fruits écrasés à l'intérieur de l'habitacle et les airbags maculés de sang. Les corps n'étaient plus là mais personne n'avait pris soin de retirer les voitures. En repartant, j'étais curieux de voir si cette vision macabre allait calmer un peu le chauffeur, et bien oui, il roulait toujours dangereusement, mais un peu moins.

Accident tout frais.  

En arrivant, à Dushanbe, ils ont tous tenu à me déposer devant mon Hostel. C'était très amusant de voir ces 4 hommes (taxi et clients) s'affairer autour de mon vélo, chacun avait son rôle, tenir la lampe, soulever le vélo, fixer les pièces à l'avant, fixer à l'arrière. Je n'ai pas pris de photos pour ne pas trop abuser de la situation mais c'était touchant. Ils sont tous remontés dans le taxi en me saluant chaleureusement, et j'ai donné de bon cœur 150 Somoni au chauffeur au lieu de 100. (15€). L'auberge était très sympathique avec une bonne ambiance et d'autres cyclo-voyageurs qui s'apprêtent à prendre la même route que moi mais pas le même jour.

Dimanche 10 juin :

Une journée dédiée non pas à la visite de la capitale Tadjiques, qui n'est pas d'un grand intérêt, mais plutôt à la préparation pour démarrer demain la grande aventure sur la Pamir highway. Plus en détails l'idée est d'essayer de réparer un peu mon dérailleur qui continue à être un peu capricieux, acheter des patins de freins de rechange et un nouveau compteur de vitesse. Il me faut aussi reprendre le l'argent, acheter de quoi me nourrir sur la route et alléger mes sacs au maximum. J'ai fait le tri, j'ai même donné des vêtements aux bonnes œuvres de l'auberge.

Quelques photos des rues du quartier de mon auberge 

Voilà, au moment où j'écris ces lignes, je suis couché dans mon lit. Autour de moi, deux pakistanais regardent des vidéos sur leur téléphone et deux néerlandais viennent d'entrer pour se coucher. J'attends que viennent les trois japonais avec qui j'ai bien sympathisé aujourd'hui. Je me prépare surtout psychologiquement à affronter le début de cette route qui m'attire autant qu'elle me fait peur. La route du Pamir, la M41 est la deuxième plus haute route au monde et le point le plus haut au monde franchi par une autoroute internationale : 4655 m (à 150 m du mont Blanc !). Le massif du Pamir, en lui même culmine à 7500 m, ce qui promet de belles photos en perspective. Je ne suis pas certain d'avoir de la connexion tous les jours mais je ferai de mon mieux pour vous tenir informés le plus régulièrement possible et partager mes photos qui devraient dépasser de loin ce que j'ai montré précédemment. A très vite.

11
juin

Nombre de km : 75

Altitude actuelle : 1780 m

Ouf ! Il fait moins chaud dans ce pays qu'en Ouzbékistan, premier bon point.

Ce matin était le grand départ pour la route du Pamir ou Pamir highway. Le début de la route est tout simplement la sortie de l'agglomération de Douchanbé, puis de nombreux villages, et d'autres villages de plus en plus épars, puis on se retrouve sans même s'en apercevoir entouré de montagne et on commence à voir de la neige sur certains sommets après 40 km. La circulation est dense, les zones traversées aujourd'hui sont assez peuplées et chaque enfant que je croisais me criait "hello !", comme un jeu. Si la circulation locale était intense, j'étais étonné de ne pas croiser un seul autre cyclo-voyageur sur la route. Je croyais que c'était un axe très fréquenté des aventuriers à vélo, j'ai peut être surestimé son attrait... Ou bien sous-estimé sa difficulté !

Dans les premières dizaines de km on voit les montagnes s'approcher peu à peu 

Concernant la difficulté, aujourd'hui elle était bien réelle. Je suis monté de presque 1000 m par rapport au point de départ, le tout rythmé de beaucoup de successions de côtes et de descentes. Mais le pire c'était le vent ! Aujourd'hui il était mon pire ennemi. Pile en face de moi pendant toute la journée, du matin au soir sans s'accorder le moindre repos. Et il soufflait fort ! En bref, en descente je dépassais difficilement les 20 km/h et dans les côtes, je bloquais à 6 km/h. Et pour accompagner le tout, j'ai du faire avec une douleur au genou droit qui était apparue le fameux jour de ma route de nuit avec mes camarades anglais. Je la croyais finie, mais visiblement il restait un petit quelque chose... J'ai vraiment beaucoup trop forcé cette nuit là au Kazakhstan. Parfois quand on ne veut pas perdre la face et apparaître faible on ne s'encombre pas de la rationalité et on pousse au delà de ses limites. C'est de la bêtise purement masculine.

Pour mieux se rendre compte du vent qui me faisait face, voir les arbres en arrière plan  
Les femmes sont habillées beaucoup plus traditionnellement qu'en Ouzbékistan  
Je n'étais pas tout seul pour cette pause  

Ma pause déjeuner à été l'objet d'une belle rencontre silencieuse et sincère. Je me suis posé à l'ombre d'un vieil abri bus, et me suis allongé sur le banc pour dormir un peu après mon déjeuner. Je suis alors réveillé par des pas s'approchant de moi, je me lève et vois un jeune homme tenir à la main une grande théière. Avec mon sens aigu de la déduction, je me dis tout de suite qu'il veut me donner du thé. N'ayant pour seul récipient disponible qu'une bouteille d'eau vide, je la prend et lui dis que je vais boire dedans. Il semble apprécier l'idée. Je commence alors à verser le contenu et me rends vite compte qu'il s'agit en fait tout simplement d'eau fraîche. J'ai alors compris et rempli tous mes récipients qui effectivement commençaient à être dans la réserve. Ce jeune homme d'à peine 18 ans qui vivait dans une cabane à quelques dizaines de mètres de là et qui cultivait le champs d'en face est venu spontanément m'apporter de l'eau. Ça m'a touché. Le garçon est resté peut être 40 minutes avec moi, et chose rare, il était assez naturellement intelligent pour comprendre que je ne comprenais pas sa langue. Il ne s'encombrait donc pas de paroles inutiles, essayait de mimer parfois, en laissant échapper ça et là quelques mots en tadjik avec une voix d'une rare douceur. Mais la majorité du temps on ne parlait pas. On appréciait juste la présence de l'autre sans rien en attendre. C'était beau et pur.

Mon ami de l'abri bus 
Les paysages de l'après midi... Ça comment à être beau 

Dans l'après midi, après 6h de vélo dans la journée, je commençais à chercher sérieusement un lieu où dormir car le vent ne semblait pas vouloir se calmer. Je suis passé devant une sorte de vieille station service qui semblait désaffectée mais occupée par un homme. J'y aperçois des salles vides. Je m'arrête et demande à l'homme qui comprend vite, me propose la pièce, me lave le sol, me donne un matelas une couverture, et tandis que je venais de finir mon dîner, il est venu m'apporter de quoi manger. Concombres, tomates, oignons, fois et gras de mouton avec pommes de terres et melon en dessert. Dans sa station il y avait même un billard, j'en ai profité pour faire une petite partie avec un homme, je n'ai jamais si il était un routier de passage ou un employé de la station.

Mon hôtel à gauche et ma suite sur la photo de droite 
Les toilettes, pas facile de bien viser.  
Partie de billard sans règles.  

Demain, j'espère de tout cœur que le vent sera plus clément. Vous en saurez un peu plus demain soir si j'ai de la connexion.

Bonne nuit  
12
juin

Nombre de km : 90

Altitude en fin de journée : 1150 m

Bon... Il va y avoir beaucoup de choses à dire car cette journée a été riche en émotions et en événements. Au passage, une des journées de vélo les plus difficiles depuis longtemps.

En partant sur la route le matin, mon idée était de faire beaucoup de km, même si j'avais encore un vent défavorable. C'était d'ailleurs plutôt bien parti car le début de la route était une délicieuse succession de descentes, ponctuée parfois de quelques côtes pour ne pas s'endormir.

Durant la route, les enfants continuent à dire systématiquement "hello" et même tendre la main pour qu'on la tape en roulant. C'est sympathique mais je me suis demandé où ces enfants avaient appris à dire Hello, et pourquoi ils le disent tous. C'est bien la première fois de ma route que les enfants sont aussi forts en anglais. Et bien j'ai une théorie. Il s'agit du début de la route du Pamir, cette route étant empruntée par beaucoup de voyageurs à vélo, en moto ou même peut être à pied, nous pouvons supposer que les occidentaux qui passent et veulent dire bonjour aux enfants, disent simplement Hello. Les enfants, à force de l'entendre, le répètent aux touristes qui passent, sans doute plus comme un jeu que par politesse.

La route du début de journée  

Mais revenons sur la Pamir. Si le début de ma route était une délectation, les choses on commencé à se dégrader très sérieusement après une trentaine de km. Je vois d'un coup la belle route goudronnée se transformer par magie en piste tapissée de sables, de poussière, de grosses pierres et de cailloux. Une route plutôt hostile quand le vélo n'est pas un VTT et qu'il porte 25 kg de bagages. J'ai caressé l'espoir de voir cette route rapidement retrouver forme humaine, mais que j'ai été naïf ! La côte qui suivit fut l'une des plus désagréables et pénibles de mon voyage..."l'une des plus", car il y a eu d'autres côtes similaires le même jour. Sous une chaleur accablante et face à ces conditions de route, je ne pouvais pas dépasser les 4 km/h (plus lent que la vitesse d'un marcheur). Je montais cette côte en permanence en perte d'équilibre causé par les grosses pierres, le vélo patinait à cause du sable, et mon dos commençait déjà à envoyer des signaux d'alerte. En haut de la montée je me suis autorisée une pause bien méritée pour boire le litre d'eau que j'ai perdu dans cette côte impossible. En reprenant mes esprits, je vois s'approcher de moi une moto qui ressemble à s'y méprendre à celle de mon vieux camarade de route Aldo. Il s'arrête et enlevé son casque, c'est lui ! Incroyable ! Pour rappel, on s'est rencontré à notre hostel à Bakou, on a pris ensemble le ferry pour le Kazakhstan, puis on a roulé ensemble un moment jusqu'en Ouzbékistan après s'être recroisés par hasard, et maintenant le revoilà au milieu des montagnes du Tadjikistan. J'avoue que la surprise m'a fait un bien fou et extrêmement plaisir, tout particulièrement après ce calvaire que je venais de subir. Nous décidons de nous retrouver pour déjeuner, 20 km plus loin. Je savais qu'il allait m'attendre un peu, mais pas à ce point. Hélas, la route s'est à nouveau transformée en piste impraticable, et en bonus, une succession de côtes terribles et de descentes se sont offertes à moi. Il ne fallait pas, vraiment ! J'ai eu les pires côtes de ma vie, et bien en même temps j'ai connu les pires descentes de ma vie. Descendre cette route n'offre même pas la satisfaction de la récompense après avoir terminé la côte. On freine tout le temps pour ne pas dépasser les 15 km/h. Si on va trop vite on risque la crevaison ou de casser les accroches des sacoches. En fait on a mal aux mains à force de freiner, on a mal aux jambes car elles sont tendues, on a très mal au dos à cause des vibrations, et le vélo risques de la casse à tout moment. C'étaient les 20 km les plus longs de ma vie.

La route de l'enfer 

J'ai fini par le retrouver et nous faisons encore quelques km ensemble pour trouver un semblant de restaurant.

Pendant le déjeuner, je commence à me questionner et douter de l'intérêt de faire cette route. On nous confirme que la route est principalement en pistes, je comprends alors que je vais mettre beaucoup plus de temps que prévu. Petit à petit l'idée de couper par la route plus au nord, route qui est asphaltée et 4 fois plus rapide, germe dans mon esprit et porte ses fruits. C'est décidé je bifurque à gauche au lieu de prendre la route du Pamir à droite. Les montagnes seront aussi très belles, la route monte aussi tout de même à 3600 m, et je ne vois vraiment pas l'intérêt de souffrir à ce point sur ces routes de cailloux pour voir de belles montagnes. Si j'avais un mois à tuer je le ferais, mais là je ne peux pas me permettre ce luxe.

 A la recherche d'un lieu pour camper 
On a trouvé !  

Nous avons décidé avec Aldo de camper ensemble pour ce soir et nous avons trouvé un lieu superbe avec un ruisseau à 20 m et un panorama incroyable. Nous étions entourés de montagnes à 360°. La douche froide dans le ruisseau avec vue sur les montagnes était un grand moment.

Notre lieu de camping 

Tandis que nous préparions nos affaires, un paysan est venu nous rendre visite. Il n'arrêtait pas de parler en russe et ne voulait pas comprendre que 1% de ce qu'il disait avaient du sens pour nous. Il était sympathique mais très collant. Il ne voulait plus partir, voulait regarder nos photos, voir ce qu'on allait manger... Un homme bien curieux, comme c'est souvent le cas dans cette région du Globe. Après une accolade plus que virile, nous avons pu nous mettre à préparer notre dîner sous un tapis d'étoiles qui apparaissait petit à petit. J'ai rarement vu aussi distinctement la voie lactée... Je crois que la dernière fois c'était en 1994 en Afrique du Sud dans le Park Kruger.

Notre visiteur du soir  
La nuit tombe, préparation du dîner.  
13
juin

Nombre de km : 84

Altitude en fin de journée : 1578 m

Le réveil en direct de la tente 
Réveillés par les troupeaux de vaches  

Après ce changement de direction décidé hier, je me suis plongé dans cette route le cœur plus léger, l'œil plus alerte, et les jambes plus solides. Tout est dans la tête. La route était très belle avec des sources d'eau régulièrement présentes, que je passe par mon filtre à eau dans le doute.

Le début de la route 
Une fontaine  

Chose très intéressante, j'ai remarqué que les enfants sur cette route ne disaient plus "hello", mais plutôt "salam" ... Quand ils me saluaient. La plupart des gens que je croisais aujourd'hui me regardaient d'un air ahuri, me suivant des yeux comme si ils avaient vu la reine d'Angleterre, enfin je pense plutôt qu'ils se disaient "mais c'est qui ce guignol en short ?!". C'est assez impressionnant car pour rappel, lorsque j'étais encore sur la route du Pamir, tous les enfants disaient hello. La différence est vraiment frappante. C'est comme si j'étais dans un autre pays. Ici les gens ne voient jamais de cyclistes étrangers, quand ils me voient ils semblent complètement pris au dépourvu, et c'est ça que j'aime dans le voyage, les rencontres sont plus authentiques.

Les montagnes sont ici à plus de 4500 m d'altitude. Et ce n'est que le début.  

Autre chose amusante, la route est envahie d'affiches de propagande à la gloire du président Tadjik, jusque dans les plus petits villages, véritablement partout l'on peu voir une gigantesques affiche représentant le bien aimé président saluant les braves paysans dans les champs, des colombes s'envolant à ses côtés, et des fleurs artificielles tapissant son passage. photos ci-dessous:

Le dicta... Pardon, le président  
Pause déjeuner à l'ombre d'une maison abandonnée  
L'urbanisme en montagne 
Le cheval a pris la pause 

J'ai cherché pendant quelques kilomètres un lieu adéquat pour camper, et me suis trouvé un lieu un peu en hauteur avec de l'herbe et un ruisseau. Mais j'ai vite été embêté par de jeunes paysans qui promenaient leurs ânes, ils restaient avec moi, contemplaient mes faits et gestes, et surtout ils me posaient beaucoup de questions... Trop de questions du style "elles coûtent combien tes lunettes ?" "il coûte combien ton vélo ? "," montre moi ton téléphone ", je veux voir ton appareil photo"... Et, chose étrange, me sentant de moins en moins à l'aise avec eux, je leur demande si je peux les prendre en photo (ça me rassure dans certaines situations), et bien le plus vieux à refusé. Là je me suis dit : " OK, alors soit je change de lieu de camps, soit je trouve un moyen pour bloquer mon vélo et mes affaires car ces garçons sont louches". Après leur départ je suis parti 50 m plus loin dans un coin beaucoup plus à l'abri des regards. Je garde quand même mon couteau accessible, d'autant qu'ils m'ont dit qu'il y avait des bêtes sauvages dans ces montagnes et que je devais faire attention. Un homme averti en vaut deux.

Photo prise par cet inquiétant paysan  
14
juin
14
juin
Frontière Tadjikistan - Kirghizistan

Montagnes tadjiks (jour 4)

Nombre de km : 90

Altitude en fin de journée : 2127 m

La nuit s'est passée sans encombres et je suis parti tôt sur la route pour me rapprocher le plus possible de la frontière.

La route était plus difficile que la veille, et mes jambes moins généreuses. Les sommets enneigés s'imposaient de plus en plus à mes yeux et je pouvais commencer à voir des pics de presque 6000 m de haut. La route était continuellement rythmée de côtes et de descentes, me donnant l'impression de monter toute la journée.

Le début de la route  

Le comportement des habitants était toujours aussi étonnant, comme si ils n'avaient jamais vu un étranger de leur vie... Je ne suis pas si loin de la vérité, vous allez comprendre un peu plus loin. Sur la route, alors que je me posais sur un banc, un homme qui habitait là s'est arrêté et m'a chaleureusement offert le thé avec plein de biscuits et du yaourt excellent. Il m'a dit qu'ensuite je pourrai trouver un restaurant dans un village à 36 km d'ici.

 L'homme qui m'a offert à manger sur la route 
La suite de la route 

Le ventre assez rempli je prends mon courage à deux mains et vise cette ville pour ma véritable pause déjeuner. J'y ai arrivé épuisé par les successions de côtes, et ne trouvant pas de restaurant je finis par demander à un passant qui immédiatement me fait signe de venir manger chez lui. Il était déjà plus de 15h, sa femme a refait la cuisine spécialement pour moi. C'était une petite maison traditionnelle dans un coin perdu du village, ils avaient des poules, cultivaient des pommes de terre et n'avaient pas l'eau courante. Ici on va chercher l'eau à la fontaine. Pendant que je déjeunais en compagnie d'un autre homme de la maison, les enfants m'observaient furtivement comme on regarde le repas d'un fauve.

Mon déjeuner improvisé chez l'habitant  

Au moment de partir je leur ai proposé de leur donner de l'argent pour compenser leur générosité mais ils étaient catégoriques, montraient le ciel du doigt, comme pour dire "ce que je te donne aujourd'hui, je le recevrai au paradis". J'ai rangé mon argent, les ai remercié chaleureusement et suis reparti vers la frontière.

La route vers la frontière  

Maintenant démarre une autre histoire bien moins réjouissante. Mon idée était de camper avant le poste de frontière, toujours au Tadjikistan, mais je voulais tout de même m'assurer que tout allait bien se passer pour mon passage en douane, je me suis donc présenté aux douaniers. Ce qu'ils m'ont expliqué dans un anglais très basique c'est que cette frontière n'est pas ouverte aux étrangers, uniquement aux riverains (Tadjiks et Kirghizes). Ne voulant pas me résigner j'ai tout tenté. Je leur ai demandé de faire une exception juste pour moi, je leur ai proposé de leur donner de l'argent sous la table, je leur ai dit que je ne partirai pas d'ici sans avoir passé cette frontière, je leur ai menacé de passer par les montagnes s'il le faut... Leur réponse était assez éloquente, simplement le geste du fusil qui vise vers les montagnes. En gros si je tente ça je vais me faire abattre sans sommation. De toute façon je ne comptais pas le faire ! Maintenant la situation est complexe. Je suis bloqué au Tadjikistan car les autres frontières vont vers la Chine (pas ma route), l'Afghanistan (merci, mais non merci), l'Ouzbékistan (pas de visa à multi-entrées, ce qui m'obligerait à refaire un visa de 70 €), la dernière solution reste l'autre poste frontière vers le Kirghizistan, mais cela m'oblige à retourner en arrière reprendre pour de bon la route du Pamir, perdre 1 mois et passer cette frontière. Ça semble la seule solution viable. Voici mon plan, je me lève tôt, retente une dernière fois de forcer le passage à la douane, si ça ne fonctionne pas, je simulerai le désespoir et la détresse pour qu'ils commencent à éprouver de la pitié. C'est là où je vais leur demander de m'aider à trouver un véhicule pour m'emmener à Dushanbe (car je n'ai pas l'intention de tout refaire en arrière à vélo, 4 jours de souffrance !). Normalement, avec leur mauvaise conscience et leur envie de m'aider tout de même ils vont faire un geste. J'ai déjà pu voir que ce ne sont pas de mauvaises personnes, ils suivaient juste les règles ce que je peux comprendre. Mais j'ai aussi pu voir que dans ces pays, les règles sont très malléables. Une fois à Dushanbe ou à la jonction pour retourner sur la route du Pamir, je vais soit faire de l'auto-stop pour arriver plus vite à la frontière et ne pas perdre 1 mois, soit arriver à être syncro avec mes amis français en camion qui arrivent juste et quittent Dushanbe demain.

L'endroit d'où j'écris ces lignes 

Pendant que je vous parle, je suis sous ma tente dans la montagne tandis que l'orage gronde, et je n'ai aucune idée de quoi sera fait demain. Je sais juste que la journée sera très stressante. J'ai connu des situations plus confortables !

18
juin

Vendredi 15 juin :

Petit rappel de la veille au soir. J'ai débarqué à cette frontière pour entrer au Kirghizistan mais j'ai été refoulé par les militaires sous prétexte que cette frontière est réservée aux locaux. Ça n'est pas une frontière internationale et ma seule option était de faire demi tour, remonter toute la route jusqu'à Douchanbé en refaisant 4 jours de vélo. Après une bonne nuit de sommeil et de réflexion, je décide de retenter ma chance tôt le matin à la frontière. Évidemment le discours est le même. Je leur explique que je vais rester un peu à la frontière dans l'espoir de trouver un véhicule qui irait jusqu'à Douchanbé pour m'éviter de perdre 4 jours. Petit problème, aujourd'hui est le jour de la fête de l'aïd, c'est à dire que les musulmans fêtent aujourd'hui la fin du ramadan, les gens n'ont donc pas de raisons de franchir la frontière ce jour là. On reste chez soi ou chez les amis et on festoie.

Mon nouveau plan était donc le suivant : aller au village à 20 km de la frontière où j'avais été généreusement invité à déjeuner par une famille, retourner chez ces gens et leur demander de m'aider à trouver un taxi ou une voiture qui va à Douchanbé.

Ce qui va se passer dans ce village dépassera de loin ce que j'aurais pu imaginer.

Je roule ces 20 km sous un difficile vent contraire, reçoit en cadeau un sac rempli de bonne choses de la part d'un vieil homme, mange le morceau de mouton sur la route, arrive au village et retrouve sans trop de problème la maison sous les yeux intrigués des enfants dans la ruelle qui se demandent ce que fait cet étranger sur ce sentier couvert de terre et de bouze de vache séchée menant nulle part.

En arrivant je ne trouve que la femme de la maison qui ne parlait même pas le russe mais m'a reconnu et me propose de m'installer dans la pièce où était déjà installée une tablée abondamment remplie de sucreries et de bonnes choses. Elle me sert à manger une délicieuse soupe, j'attends un peu dans le doute, dans savoir si je dois sortir ou pas, si elle a compris mon problème et si elle a prévenu son mari que j'étais là... Finalement son mari arrive, visiblement au courant de ma présence, semble heureux de me revoir et me demande de rester ici pour manger, je lui expose mon problème et je réalise vite que la journée est spéciale et que j'ai tout intérêt à y rester un peu pour apprécier la manière dont ils fêtent la fin du ramadan. Je rappelle encore une fois que cette route n'étant à juste titre pas du tout empruntée par les touristes, ces villageois étaient absolument préservés de la présence des occidentaux et semblaient réellement en voir pour la première fois de leur vie. L'occasion était rêvées pour se plonger en absolue immersion chez des villageois perchés à 2000 m dans la montagne Tadjik.

Le monsieur de droite est celui qui m'a offert un sac rempli de nourriture sur la route du village 

Il me propose donc de rester pour la journée et même pour la nuit, et de repartir le lendemain. J'accepte, me détends et profite de l'instant en laissant aller à moi ce voyage culturel à mille lieux de mes standards européens.

La tablée qui m'attendait quand je suis arrivé par surprise 

Ce qui va suivre sera d'une rare intensité. Je reste dans cette pièce et voit soudain arriver 7 ou 8 hommes d'une cinquantaine ou soixantaine d'année, me serrant la main chaleureusement, s'installant autour de la table, dégustant quelques mets et repartant après une vingtaine de minutes. Puis ce fut au tour des amis d'enfance de mon hôte Ismail. 7 hommes, tous de 40 ans, la génération 78 du village, sont entrés avec leur bonne humeur, se sont installés, on a prié ensemble puis nous avons commencé à manger. Mais je n'étais que le début de mes surprises, nous sortons tous dans la rue, dérobons des bonbons aux enfants et faisons la tournée des maisons. Nous avons été dans 4 autres demeures différentes dans lesquelles nous nous sommes installés autour d'une superbe "table" au sol tapissée de sucreries, de douceurs, de fruits et de toutes sortes de bonnes choses dont je ne connais pas le nom, nous recevions des plats que nous partagions tous à deux ou à trois, autant dire que j'ai mangé toute la journée. D'autant plus qu'à chaque repas je pensais naïvement que ce serait le dernier.

Sur la route des festins avec mes bros  
Succession de festins sans fin 

Il est temps maintenant de faire une petite analyse et une description de ce que j'ai vu dans ce village très traditionnel :

Tout d'abord, les enfants. Il y en a énormément, je dirais même plus que les adultes. Tous habillés de manière traditionnelle à demander des bonbons en faisant du porte à porte. Même quand je marchais avec un groupe de locaux ils me regardaient comme une bête bizarre, bien conscients que ma tête ne correspondait pas aux standards locaux.

Astuce intéressante dans leur pays, ils ont intelligemment dévié le cours des ruisseaux pour que chaque maison ait accès à cette eau de source. Bien sûr on ne la buvait pas car il y avait des vaches en amont qui l'avaient possiblement souillée mais c'est bien pratique pour se laver les mains. Ah oui... Il n'y a pas d'eau courante chez eux. On boit l'eau qui sort de la fontaine directement puisée dans les sous sols, on remplit des grands récipients et on les amène à la maison, et on utilise l'eau du ruisseau pour se laver ou faire la vaisselle. Pas de douches, ici on se lave rarement le corps, on ne se lave que les pieds, le visage et les mains régulièrement. En parlant d'hygiène, les toilettes sont simplement ce qu'on appelle aux scouts des feuillets. Une petite cabane aux murs en terre séchée avec un trou au sol entre deux planches de bois, profond de plusieurs mètres pour se soulager, c'est basique mais ça fonctionne. Dans le village ça grouille d'enfants et d'animaux, la route qui traverse le village est tellement peu empruntée qu'elle est en permanence occupée par des enfants qui jouent, des vaches qui dorment, de poulets qui traversent la route, des ânes, des chiens, des chevaux, des chèvres... Les animaux font partie de la vie du village et on n'hésite pas à les frapper violemment quand ils gênent le passage ou quand on a envie de se soulager les nerfs, c'est comme ça. C'est toujours mieux que de frapper sa femme... Le rôle de la femme, parlons-en ! On ne les voit tout simplement presque pas. Elles sont reclues dans la cuisine et n'en sortent que pour servir leurs bons plats aux hommes assis en tailleur dans la salle à manger... Quand ce ne sont pas les enfants qui font le service. Les femmes se cachent par pudeur, se font les plus discrètes possible, se contentent de faire un considérable travail de l'ombre pour satisfaire le bien être de leurs hommes. En entrant dans chaque maison, on les voit à peine, on ne peut même pas les remercier pour leur abnégation, et on n'a pas à le faire. C'est leur rôle, elles l'ont accepté et sont heureuses comme ça... Information à vérifier, mais je n'ai jamais pu parler à une femme dans le village. On en vient à se demander si la grande majorité des habitants n'est pas constituée d'hommes !

Les habitants de cette enclave dans la montagne semble très préservée du reste du pays. J'en veux pour preuve, leur langue. Contrairement au reste du Tadjikistan ils parlent le Kirghize, langue turco-mongole, ce qui m'a beaucoup perturbé car j'étais persuadé que ce pays parlait une langue Perse. J'entendais des mots turcs et des mots perses, et j'ai fini par comprendre qu'ils parlaient les deux langues mais en famille principalement le Kirghize. Ces populations semblent ethniquement aussi plus proche des Kirghizes que des tadjiks, avec des traits plus mongoloïdes. Ils ont clairement les yeux plus bridés que les tadjiks du reste du pays, avec la peau très bronzée, des vrais hommes de la montagne. Il ne faut pas oublier non plus qu'on n'est qu'à 150 km de la Chine. Le fait qu'ils soient aussi préservés de l'extérieur est une richesse pour eux, ils gardent leurs traditions et leurs modes de vie, mais ils ont tout de même la télévision ! Ils connaissent bien le foot, les joueurs et les clubs européens et suivent avec intérêt la coupe du monde. Ils connaissent aussi bien les acteurs français et m'ont cité sans forcer Jean-Paul Belmondo, Alain Delon ou encore Pierre Richard. Je leur ai montré sur internet des photos de Pierre Richard aujourd'hui, ils ont eu un choc ! Il est loin de temps du grand Blond.

Ces gens sont extrêmement curieux quand il s'agit du monde extérieur et ont tous été pris d'une passion dévorante pour les photos de mon voyage sur mon appareil photo. Ils les faisaient défiler inlassablement en voulant savoir où était pris chaque cliché, souhaitant aussi particulièrement voir des photos de Paris dont ils ne connaissaient rien de plus que la tour Eiffel. Ce petit écran sur mon appareil photo était pour eux comme une étroite fenêtre sur le monde, un monde qui leur est si étranger.

Au détour d'une conversation, j'ai appris avec eux que la montagne était tout de même occupée par beaucoup d'ours et de loups, et que je n'aurais pas du dormir seul dans ma tente. Trop tard, le mal est fait.

Si j'étais désespéré ce matin, je suis très heureux maintenant de ne pas avoir passé cette frontière et d'avoir eu cette chance de m'immerger parmi ces braves paysans qui m'ont tout offert et m'ont accueilli comme si je faisais partie de leur communauté. A la fin de la journée tout le monde m'appelait par mon prénom, même des personnes que je ne connaissais pas.

Un morceau de la maison qui m'a accueilli 

Nous nous sommes couchés, Ismail et moi vers 22h dans la même pièce sur des couches à même le sol extrêmement confortables, je ne m'y attendait pas !


Samedi 16 juin :

Couché tôt = levé tôt

Si Ismail s'est levé à 5h pour travailler un peu dans son champs, j'ai osé une grasse matinée jusqu'à 6h. Le temps de faire un brun de toilette, les lits étaient rangés et remplacés par la tablée du petit déjeuner comme par magie sans que je n'ai pu croiser le regard de la fée du logis qui était la cause de ce miracle étonnant.

Pendant le petit déjeuner, une préoccupation me brûlait les lèvres. La France allait jouer ce jour son premier match de coupe du monde contre l'Australie et je n'avais pas le droit de le rater. Je lui ai donc expliqué clairement que soit je partais maintenant dans l'espoir d'arriver à Douchanbé avant 15h00, soit je restais une nuit de puis chez lui et regardais le match ici. J'avoue que j'ai orienté le choix vers la deuxième solution, qui me séduisait plus. Cette chance de rester dans un village traditionnel Tadjik ne se présente pas tous les jours. Il a compris et c'était décidé, je resterai une nuit de plus.

Nous sommes donc partis vers 11h vers un autre village plus en altitude (2500m) pour rendre visite à d'autres amis. Pour y accéder nous étions à 10 dans un minibus fait pour 7, ça passe. Dans cette maison haut perchée, nous attendait une autre tablée toujours plus abondante et variée, autour de laquelle de nombreux hommes sont venus de joindre à nous. Nous étions 25 autour de la table au moment du pic, moi au centre, coiffé d'un chapeau plus ridicule que traditionnel, dans le rôle du pacha, avec ces hommes tous plus âgés que moi qui me traitaient comme un hôte de marque. Le repas était comme toujours précédé d'une première durant laquelle tout le monde mettait ses mains ouverte (comme pour le Notre Père catholique) pendant qu'un homme récitait des versets en arabe, puis on se caressait le visage avec les mains comme pour symboliser le lavement et la purification du visage. Cette courte cérémonie était prise avec sérieux mais ne les empêchaient pas de faire des blagues en plein pendant la prière, l'homme qui la récitait, lui même faisait des bons mots en plein pendant sa récitation.

Encore un festin, plus haut dans les montagnes 

Le ventre bien plein, je dirais plutôt, bien trop plein, nous sommes tous partis sur le terrain de foot du village pour faire une partie à 25 personnes. C'était la première fois pour moi que je jouais à 2500 m d'altitude. Ça plus le ventre plein, ça n'était pas facile de se déplacer. Mais après quelques temps j'ai retrouvé un second souffle et j'ai fait honneur au drapeau français !

Direction la pelouse, on se prépare pour le foot 

Mes chaussures étaient d'ailleurs tellement glissantes que j'ai fini par jouer pieds nus, devant l'étonnement et même la désapprobation de mes amis, qui me faisaient comprendre qu'ils n'étaient pas d'accord du tout, que j'allais m'écorcher les pieds, voulaient me donner leurs chaussures... J'ai insisté et j'ai joué pieds nus. J'ai du passer pour un sauvage à leurs yeux, une ironie qui m'a rempli d'une grande satisfaction que j'ai encore du mal à comprendre...

Pendant la pause, on prend les photos avec la star. On se montre avec lui, ça fait bon genre.  

Je suis parti ensuite pour voir le match sur une petite télévision qui captait aléatoirement la chaîne de foot russe, assisté à une heure et demi d'ennui et m'a rempli de doute sur la capacité de cette équipe de France à aller loin dans cette coupe du monde.

Ma télé pour le match France Australie  
Deuxième partie de foot  

Après une deuxième partie de foot avec mes copains du village, nous sommes rentrés dans la maison pour un long c'était copieux dîner dont je me suis éclipsé pour admirer les étoiles, plus nombreuses que jamais.

On m'a donné des morceaux de moutons pour la route, dont un pied, que j'ai laissé discrètement à ma "famille d'accueil".

Un âne  


Dimanche 17 juin :

Je suis parti tôt le matin, moins tôt que prévu car j'ai du réparer 3 fois ma chambre à air sous les yeux curieux des enfants de la maison. A mon départ, l'idée était de se rendre à 10 km de là à un marché local dans lequel j'aurais des chances de trouver un taxi pour m'emmener à la capitale. J'y arrive et rencontre immédiatement une tête connue qui m'aide à trouver un taxi. Arrive alors une scène qui m'a beaucoup amusé. Je suis devant la voiture du taxi en train de démonter mon vélo pour le faire entrer dans le coffre pendant qu'un attroupement s'est installé autour de moi sans même que j'ai eue le temps de le voir arriver. J'ai levé les yeux au bout de 2 minutes et me suis retrouvé au centre d'un cercle de respect d'une trentaine d'hommes qui m'observaient comme une bête curieuse m'activer sur mon vélo. J'en ai même joué et ai commencé à faire le clown, mimant une sorte de cours ou tutoriel de réparation de vélo, j'ai obtenu quelques sourires mais pas beaucoup de rires francs... Aucun sens de l'humour ces gens là. Dans un contexte différent, ce genre de scène aurait pu être vécue comme une agression, créant une atmosphère assez anxiogène pour la personne qui est au milieu, mais à force de comprendre ces gens j'ai bien compris que personne n'avait la moindre idée malveillante à mon égard, les gens me regardaient par curiosité mais l'idée de me voler quelque chose ne leur a certainement même pas traversé l'esprit. J'étais tout à fait à l'aise avec cette situation finalement. On s'habitue à tout.

Sur la route du marché, ce sont déjà des pics à plus de 6000 m

N'ayant pas trouvé d'autre personne pour partager le taxi, j'ai payé le prix fort mais je n'avais pas le choix. Ce trajet jusqu'à Douchanbé était intéressant, faire toute cette route à l'envers c'était comme rembobiber sa mémoire en accéléré. Je revoyais tous ces villages ces côtes et ces descentes, ces montagnes, ces routes. Ces 4 derniers jours me revenaient à la mémoire étape par étape. En revanche j'étais loin d'accrocher avec mon chauffeur qui était un russe peu engageant, crachant sa chique par la fenêtre à longueur de temps, me tapant l'épaule dès qu'il avait un truc à me dire, en russe bien évidemment, et n'hésitant pas à couper le contact de son moteur en descente pour économiser un peu de gaz (il roule au GPL).

Une fois arrivé à l'hostel épuisé, j'ai sympathisé assez vite avec un français sur place, un baroudeur Français de 64 ans (à pied) qui s'est pris de passion pour l'Asie centrale et fut de très bon conseil pour la suite de mon parcours. Il a voyagé en Iran, en Afghanistan et autres en 1975, en connaît donc un rayon sur les voyages à l'aventure. Je me suis couché épuisé.

Mon camarade à l'auberge. On a eu beaucoup de conversations intéressantes sur tous les sujets possibles.  

Lundi 18 juin :

Le petit déjeuner était l'occasion de rencontrer un autre français de 41 ans (de Toulouse) qui voyage à vélo et revient de la route du Pamir. Nous sommes partis ensemble au marché aux puces locales pour y trouver des pièces dont nous avions chacun besoin, et nous sommes retournés à l'hostel après un déjeuner sur place. Une journée surtout consacrée au repos psychologique et à la préparation du départ de demain dans la direction de Osh au Kirghizistan. L'idée est de prendre un taxi partagé demain matin pour traverser les montagnes et me rapprocher le plus possible de Och. Si je passe la frontière Kirghize, ce serait déjà une belle performance. Une fois que j'aurai atteint Och, je retourne sur mon vélo pour traverser les montagnes jusqu'à Bishkek, sur une route qui est, selon les témoignages, magnifique et très en altitude. Ça me consolera un peu d'être passé à côté de la route du Pamir.

La cour de l'auberge de jeunesse 
19
juin

Mardi 19 juin :

Chers tous. En préambule à cette nouvelle série d'articles en retard qui vont tous arriver aujourd'hui, je me devais d'éclairer vos regards certainement interrogatifs en apercevant cette nouvelle organisation de mon blog. Et oui, ces carnets de voyages n'étant pas conçus pour avoir autant d'étapes, la lecture du blog devenait de plus en plus ralentie, ce qui devait être assez fastidieux pour vous et une plaie pour moi quand je devais travailler sur mes nouveaux articles. C'est maintenant réparé. J'ai donc classé mon voyage par zones géographiques, à savoir : l'Europe, la Turquie, l'Iran/Azerbaïdjan et l'Asie Centrale. Bien sûr à ces étapes viendront s'ajouter la Russie et le retour en Europe. Je vous invite à me faire part de vos commentaires si vous avez des conseils intelligents, dans le cas contraire n'hésitez pas à les garder pour vous.


Le but de ma journée au départ de l'hôtel était de rejoindre Isfara, et plus si affinitées. Mon ami Ronald m'ayant expliqué qu'il était déjà bien optimiste de viser Isfara dans la journée, je ne comptais pas me bercer de trop d'illusions. Je me contenterai d'aller à la station de taxi partagés et de viser le plus loin possible.

Mes copains de l'auberge, Jérôme et Ronald 

Après de tristes mais dignes adieux avec mes amis Ronald et Jérôme, je me suis lancé sur 15 km pour la station... 15 km de côte qui seront plus difficiles que prévu.

Ce fut finalement très facile de trouver un taxi qui allait à Isfara. Après avoir chargé mon vélo et mes sacs, j'ai attendu une bonne heure à l'ombre des arbres accompagné de l'un des occupants du taxi qui semblait heureux de passer ce temps en ma présence, malgré la barrière de la langue.

Pendant cette attente, j'ai assisté à une petite bagarre entre chauffeurs de taxi qui a tout de même duré une bonne dizaine de minutes et qui a eu l'avantage d'occuper un peu cette attente ennuyeuse et de faire bien rire les spectateurs de la scène (taxis, clients). Ici on ne s'inquiète pas beaucoup de ces choses, tout est pris plus ou moins à la légère. "Une bagarre ça n'est rien de bien méchant, après tout. N'a t-on pas un toit où dormir, une famille que l'on aime et de quoi la nourrir ? A côté de tout cela, partager quelques crochets et coups de pieds sous le coup de l'énervement ça ne tue personne et ça évacue les tensions." voilà ce qui semblait se passer dans la tête de certains spectateurs amusés.

Nous avons fini par trouver les deux autres passagers pour remplir la voiture et nous sommes partis.

Sur la route, au début des montages j'ai assisté à une scène assez étonnante. La voiture s'est arrêtée sur la route, devant 3 enfants de 5 à 8 ans, et un passager à sorti des gros sacs de pâtes et des bouteilles d'huile de 10 litres, les a pesés et vendu aux enfants, qui avaient du mal à porter ces sacs qui faisaient à peu près leur poids. La voiture c'est transformé en marchand ambulant en l'espace de 3 minutes.

Pause pipi collective dans les montagnes 

Au milieu de la route, nous nous sommes arrêté pour une bonne pause déjeuner dans un restaurant rempli de routiers tadjiks. Je me suis assis à la table de mes compagnons de route, ils ont délicatement veillé à ce que je ne manque de rien et ont insisté pour que je fasse la prière avec eux à la fin du repas. C'était la même que chez mes amis les villageois, j'étais donc habitué et je me suis même surpris à faire les gestes rituels de manière machinale comme un musulman aguerri. Que personne ne se méprenne, je suis toujours chrétien !

Sur la route pour Isfara  

À notre arrivée à Isfara le chauffeur s'est violemment disputé avec l'un des clients du taxi qui ne voulait pas payer le prix négocié avant le départ.

Dans la voiture j'avais sympathisé avec un jeune homme qui parlait anglais et visait lui aussi Och. Nous nous sommes donc arrangé pour prendre le même taxi de Isfara à Och. C'était inespéré pour moi car ça me faisait arriver à Och un jour plus tôt que prévu.

Belle évolution des paysages.  

Nous sommes arrivés vers minuit, le taxi m'a aidé à trouver une auberge, et je me suis couché vers 1h du matin. J'ai réussi à faire Douchanbé / Och dans la journée !

20
juin
20
juin

Mercredi 20 juin :

Le plan de la journée est de visiter Och et se reposer avant le nouveau départ. J'ai assez rapidement sympathisé avec deux jeunes suissesse francophones de mon auberge et nous avons été visiter ensemble le bazar ou marché de la ville, endroit pittoresque et vivant dans lequel on trouve tout et n'importe quoi... Surtout n'importe quoi.

La bazar de Och 

Nous avons ensuite escaladé la colline qui surplombe la ville. Escalader est le mot car nous sommes sortis des routes balisées pour atteindre le sommet, ce qui nous a vallu une rencontre du 3e type avec un gros serpent qui s'est enfui en nous entendant arriver. Il a dévalé la pente à une vitesse folle en se laissant "rouler" dans le vide, c'était impressionnant à voir.

Visite de la colline avec mes copines suissesses. (ça fait beaucoup de "s" dans un seul mot, c'est fascinant !)  

Après avoir apprécié une belle vue sur la ville nous sommes allés à la grotte de la fertilité, toujours sur cette colline. Selon la légende, la grotte de la fertilité donnerait un grand nombre d'enfants sans effort à toute femme qui y entrerait. Et visiblement ça se vérifie dans la réalité. Mais comme dans ce pays tout le monde a au moins 5 enfants, l'argument est facile. Dans cette grotte, nous avons rencontré un couple de locaux qui tenaient absolument à nous prendre en photo et ont poussé le vice à nous filmer plusieurs minutes pendant que nous parlions en français. Qu'importe ce que nous pouvions dire, le simple fait de nous entendre parler la langue de Molière suffisait à leur bonheur, et ils ne le cachaient pas ! La jeune demoiselle qui publiait instantanément sur instagram toutes les photos qu'elle prenait de nous avait le rire naïf et le gloussement généreux. Ça aurait vite pu devenir agaçant au bout de quelques minutes mais la rencontre n'a pas duré assez longtemps pour dépasser le stade de la mignonnerie.

Notre amie de la grotte de la fertilité en vert.  
Sans transition, une voiture que j'ai apprécié dans la rue  

Tandis que nous étions en quête d'une terrasse pour prendre une bière bien méritée après tant d'efforts, je reçois un message de mon vieux compagnon de voyage Aldo, me disant qu'il est à Och et me demandant où j'en suis de mon périple. Je bondis de joie et lui dis que nous sommes dans la même ville. Il nous rejoindra une demi heure plus tard pour quelques bières et des pizzas, le temps que l'orage et le déluge qui rafraîchissaient la ville prennent le temps de se calmer un minimum. Quel plaisir de retrouver à nouveau ce bon vieil Aldo ! Depuis Bakou c'est bien la 5e ou 6e fois que l'on se retrouve sur la route, plus ou moins par hasard. (je rappelle qu'on est à plus de 2000 km de Bakou à vol d'oiseau).

Une fois à l'hostel, mes copines suissesses ont réussi à me convaincre de les accompagner en taxi partagé le lendemain pour Djalalabad, notre destination du jour à tous les trois. Je dors l'esprit plus tranquille.

21
juin

Jeudi 21 juin :

Je retrouve de bon matin les suissesses à la gare routière, nous négocions un taxi, attendons un dernier passager et nous sommes partis pour plus de 100 km de route. Un déjeuner et des adieux plus tard (les filles devaient prendre dans la foulée un bus pour une autre ville), je suis parti à la recherche de la maison d'hôtes que j'avais réservé pour cette nuit. Ayant mal renseigné l'adresse sur le site internet il m'a fallu une bonne heure de vélo dans toute la ville pour trouver l'endroit, qui est en fait était perdu dans des faubourgs à peine accessibles en voiture compte tenu de l'état de la "route".

France - Pérou avec des amis improvisés de Djalalabad  

Durant la soirée a eu lieu le match France - Pérou, que j'ai pu regardé dans un café des sports avec projecteur avec un homme que j'ai rencontré dans l'après midi dans la ville. Nous nous étions donné rendez-vous ici pour le match. Quelques mots de félicitations plus tard, je suis rentré me coucher pour me préparer à reprendre la route de bon matin.

22
juin

Nombre de km : 113

Altitude en fin de journée : 506 m

L'objectif de ma journée était de rouler le plus possible tant que le terrain est plat, voire légèrement descendant, et aussi de retrouver Aldo pour un bivouac commun pour la nuit. Il partait de Och en début d'après-midi et devait donc arriver à temps à mon étape de fin de journée. (je rappelle qu'il est à moto)

Les paysages avant le déjeuner  

La journée s'articulait de cette manière : supporter la chaleur, chercher de l'ombre, rouler, chercher de l'eau, avancer, boire, pédaler, regarder la carte, boire, tenter de déplacer la douleur inhérente à la selle, pédaler, ne pas de plaindre, changer la musique, ne pas s'arrêter de pédaler tant que les jambes tiennent, manger, boire, acheter un melon sur la route, répondre aux saluts des enfants, ralentir la cadence, se reposer parfois...

Se reposer... Une initiative qui a été motivée par mon estomac qui commençait à se rendre intéressant. J'ai cédé et je me suis installé sur une table en terrasse au bord de la route. Je commande et commence à manger, quand un homme m'aborde et me tend une bouteille d'eau en me disant qu'il me l'offre. Il continue ensuite à m'expliquer des trucs que je déchiffre difficilement, puis je réalise la situation. Ce parfait inconnu est en train de m'expliquer qu'en plus de cette bouteille, il a déjà réglé mon déjeuner. Je refuse mollement, puis le remercie chaleureusement. Étonnant comme cet homme je ne n'ai jamais vu m'offre mon déjeuner et reparte aussi vite qu'il est arrivé sans rien attendre en retour. Nous avons parlé à peine une minute. Ça m'a redonné de la force pour le reste de la journée.

Mon bienfaiteur du déjeuner et ma mine fatiguée  

Pendant l'après midi, j'ai continué à rouler tant que je pouvais jusqu'à être rejoint par Aldo en moto. Pendant la route j'ai remarqué un jeu que les enfants du pays adorent; quand ils commencent à m'apercevoir de loin, ils courent pour se mettre du vin côté de la route, dans ma trajectoire et tendent les mains pour que je tape dedans. La dernière fois, je suis passé un peu trop vite, et les claquements de de mains ont du être un peu durs pour ces petits enfants étant donné j'ai, moi même, eu assez mal ! En voilà deux qui ne recommenceront pas ce jeu de sitôt.

Sur la route et la chaleur de l'après-midi  

Après nos énièmes retrouvailles avec Aldo, nous sommes partis laborieusement à la recherche d'un lieu de camp à la hauteur de nos espérances. Cette recherche peut parfois se solder d'un résultat magnifique en un rien de temps mais parfois c'est poussif et compliqué. C'était comme ça ce soir. On allait de chemins boueux à gais, en faisant plusieurs fois des aller retour sur des chemins assez hostiles.

Nous avons fini par trouver un coin pas si mal avec un ruisseau passant par là. Le ruisseau dans le rôle du frigo pour les bières, de la douche, et du robinet pour se laver les mains. Malheureusement nous étions à peu près posés sur la route de troupeaux de vaches et moutons qui ont manqué plusieurs fois de saccager notre lieu de camp. C'était sans compter sur la vigilance des braves paysans qui nous observaient avec un mélange de curiosité et de bienveillance.

Notre lieu de camp (photos dans le désordre chronologique) 

Après quelques bières, un bon dîner et un bon feu nous avons pu dignement dormir du sommeil du juste.

23
juin

Nombre de km : 80

Altitude en fin de journée : 755 m

Quelle frustration, quand on a cette lourde impression d'avoir grimpé des côtes à longueur de journée, de découvrir que l'on n'est monté que de 250 m par rapport à la veille ! C'est le problème des routes qui montent et descendent tout le temps, comme les descentes passent très vite, on a cette sensation de n'avoir fait que grimper pendant 5h.

Aujourd'hui était une journée épuisante. La montagne a beau devenir de plus en plus belle, un cours d'eau d'un bleu turquoise étonnant à beau avoir tapissé et sublimé ma route, je suis usé. Usé par ces côtes sans fin, usé par le vent défavorable toute la journée, usé par la chaleur, usé par l'angoisse du manque d'eau, usé par la solitude, usé par les gens qui ne peuvent s'empêcher de me parler en russe pendant de trop longues minutes, usé par ces douleurs causées par ma selle qui deviennent extrêmes et m'empêchent même de m'asseoir sur un fauteur moelleux... Et usé d'être loin des gens que j'aime. Mais c'est le jeu et je dois continuer à avancer. C'est quand je ne l'attends pas que ce voyage me délivre ses plus grandes grâces. (on dirait une chanson de Damien Saez)

Première pause pour faire le plein d'eau  
J'arrive petit à petit dans la montagne  
Le symbole de la journée. Des côtes et des descentes à 12% toute la journée.  
Magnifique couleur de ce lac artificiel. Il donne envie de plonger dedans aveuglement.  

Au cœur de ces "montagnes russes", il a eu quelques oasis de plat et de fraîcheur. Des tunnels qui me font déjà regretter d'avoir choisi le terme "oasis". Ces tunnels n'étaient pas extrêmement longs, mais le problème résidait ailleurs. Dans ces longs trous creusés à même la roche, le noir est complet et absolu. Ma modeste lampe de vélo ne servant principalement qu'à avertir les autres véhicules de ma présence, ce n'est pas avec elle que j'ai pu éclairer ma route. Elle me permettait tout de même de voir la direction que prends le mur, et donc la route, mais il était particulièrement angoissant de rouler complètement à l'aveugle sans savoir si il va y avoir sous mes roues un nid de poules ou une grosse pierre. Et pour couronner le tout, un sympathique chauffeur de poid lourd a trouvé désopilant de clacsonner avec insistance en passant à côté de moi. Je vous laisse imaginer le bruit sachant que c'est une corne de brume de camion et que l'acoustique dans un tunnel crée un amplificateur géant bien trop efficace. J'ai hurlé de toutes mes forces pour lui faire comprendre ma colère, il a réagit en clacsonnant de plus belle, je lui ai répondu d'un magnifique double doigt d'honneur que, j'espère, il a pu distinguer dans son rétro-viseur. Je me suis fait un ami pour la vie.

Quand on a besoin d'une pause.  

Je me suis arrêté dans une petite ville qui ressemble fortement à un village étape pour routiers. J'ai profité de la WiFi et du confort d'un restaurant du bord de la route pour publier cette série d'articles et enfin me remettre à jour sur le blog.

J'ai planté ma tente 100 m derrière le village à flanc de montagne. Orage violent à affronter ce soir.

Mon lieu de camp  
25
juin

Dimanche 24 juin :

La nuit a été un vrai cauchemar. Tout d'abord, j'ai eu de l'orage et de la pluie en guise de toile de fond toute la nuit, mais le pire n'est pas là. J'ai été victime d'une bien mauvaise intoxication alimentaire de la veille au soir, le résultat a été le suivant : toute la nuit j'ai eu une terrible envie de vomir qui ne s'est concrétisée que vers 5h du matin après un grand nombre de fausses alertes me faisant sortir de la tente toutes les 20 minutes pendant de longues heures. Bref une nuit interminable qui m'a mis dans un état d'incapacité totale le matin. Impossible d'avaler quoi que ce soit, que du thé et de l'eau, encore le ventre dans un sale état, une fatigue terrible et une sensation de faiblesse extrême. Ça n'aurait pas été judicieux de partir sur la route ce jour, d'autant que le déluge ne faisait que s'intensifier. Mon idée était donc la suivante. Je ne peux pas perdre trop de temps, je dois continuer à avancer donc tant pis pour ces montagnes, je vais tenter de faire de l'auto stop jusqu'à Bishkek, dans le but d'y être pour la soirée. Pour atteindre cet objectif, j'ai pensé à tord que ce restaurant responsable de mon état pourrait m'aider à me trouver un véhicule parmi ses clients. Ils ont effectivement accepté de m'aider, mais le résultat était plus que mitigé. Je les ai vus demander timidement à 2 ou 3 personnes sans trop sembler y croire. Mais j'étais trop faible physiquement pour prendre les choses en main... J'ai donc attendu jusqu'à l'heure du déjeuner. A ce moment là j'ai été pris d'un élan d'énergie, sans doute motivé par l'instinct de survie, je me suis levé et suis sorti avec mon vélo sur le bord de la route, bien décidé à trouver un véhicule pour m'emmener à Bishkek. Parmi les nombreux enseignements que j'ai reçus de ce voyage, j'ai appris entre autre qu'on n'est jamais mieux servi que par soi même et que si les solutions viennent très souvent des personnes croisées sur la route, il y a toujours une limite de temps à partir de laquelle il est inutile d'attendre plus longtemps et qu'il faut réagir vite, prendre une décision et prendre son destin en main. C'est donc ce que j'ai fait. J'ai affronté la pluie, longé cette route tapissée de boue et de poids lourds, je me suis stratégiquement installé à côté d'un groupe de routiers en pause, leur ai expliqué mon problème, et j'ai laissé la magie opérer. Magnifique inspiration ! Les chauffeurs, qui connaissaient mieux que moi les codes de routiers, faisaient de grands gestes à chaque poids lourd qui passait en me montrant du doigt. Après 10 minutes, un camion citerne transportant du GPL s'arrête sur le bas côté. Victoire.

L'homme, qui n'était pas très souriant ni sympathique au premier abord, s'est avéré de plus en plus gentil et avenant avec le temps. Évidemment il conduisait comme un psychopathe, mais ce n'est pas le premier que je vois et ce ne sera pas le dernier dans ces pays là, et puis on s'habitue à tout. Dans ces mauvaises routes sinueuses et très fréquentées, il avait tendance à conduire son camion citerne comme si c'était une Peugeot 205 GTI. Comme un adolescent des années 80 en mal de sensations fortes, amateur de pilotage et de crissements de pneus sur des routes imprévisibles et sauvages. Quand on aime les surprises c'est chouette, mais les surprises de la route avec 30 m3 de gaz propane dans le dos, c'est pas si amusant que ça. Je ne compte plus les dépassements plus qu'aléatoire d'autres poids lourds sur la file opposée en plein virage sans la moindre visibilité, la montagne à gauche et le vide à droite, en priant pour que rien n'arrive de l'autre côté... Et parfois les véhicules arrivent sans prévenir. Dans ces cas là, mon pilote de chauffeur fait un gros écart pour se rabattre le plus vite possible, en obligeant le véhicule dépassé de freiner, voire rouler sur le bas côté, et poussant aussi celui arrivant en face à rouler généreusement sur l'extérieur de la route... Pour peu qu'il y ait un bas côté, et non une glissière de sécurité. "Sécurité"... Un mot qui n'a un sens que de façade pour eux car ils ont cette fâcheuse tendance à faire semblant de mettre la ceinture uniquement devant un barrage de police, pour la retirer immédiatement après.

Le début de la route  
La suite de la route, ça commence à monter pas mal
Les yourtes apparaissent  
Avant d'arriver au tunnel 

La route malgré toutes ces aventures était magnifique, montant à près de 3200 m, et agrémentée d'un grand nombre de yourtes, de chevaux en liberté, d'enfants jouant au foot (parfois avec un ballon dégonflé, parfois avec une bouteille en plastique) et de neige. Un spectacle bien dépaysant que je regrette tout de même de ne pas avoir fait à vélo. Clou du spectacle, à plus de 3000 m, il a fallu traverser un tunnel, que je n'aurais jamais pu décemment emprunter à vélo. Ce tunnel était envahi d'une sorte de brouillard d'hydrocarbures qui déjà ne facilitait pas la visibilité, mais le pire était la largeur de la route. Ça avait beau aller dans les deux sens de la circulation, il fallait (en tant que poid lourd) frôler littéralement le mur du tunnel pour laisser passer les voitures de l'autre file. Le problème (Je ne suis pas ingénieur mais il me semble que c'est dangereux), c'est que si la citerne touche trop fort le mur, créé une brèche et une étincelle... On est bons pour une bonne centaines de morts dans les faits divers locaux et un beau vélo perdu ! Cette idée m'a envahi la tête pendant toute la traversée de ce tunnel infernal, et la vision de mon vélo calciné (et moi aussi par la même occasion), ne me rendait pas très à l'aise. Bref, on est passé, c'est bien le principal.

L'intérieur du tunnel de la mort. Photo rare... Peu en sont sortis vivants.  

La route a continué sans trop d'accros quand le chauffeur s'est arrêté à 60 km de Bishkek en m'expliquant qu'il bifurque ici et que je n'ai plus qu'à finir à vélo. Voici donc le contexte et la situation : il fait presque nuit, il pleut, je n'ai rien mangé depuis la veille, et sort d'une quasi nuit blanche. Il est inenvisageable pour moi de pédaler de nuit sur 60 km (d'autant plus que j'ai perdu mon feu avant sur cette route). Deux solutions s'offrent à moi : aller jusqu'à la route qui va vers Bishkek et tenter de trouver un nouveau véhicule qui va jusqu'au bout, ou bien chercher en urgence un lieu où dormir. Je me préparais déjà à demander à des locaux de l'aide pour la nuit mais je voulais d'abord me donner une demi-heure pour trouver une voiture pour la ville. Je l'ai trouvée en 5 minutes ! Deux frères très gentils qui ont mis le vélo sur leur remorque et m'ont déposé dans la banlieue de Bishkek. Je suis arrivé à 22h à mon auberge, fatigué mais heureux d'être arrivé à bon port.

Magnifique arc en ciel sur la route de Bishkek  

Lundi 25 juin :

L'idée est de rester une journée à Bishkek pour repartir demain pour Almaty au Kazakhstan et arriver là bas dans la journée. Je me suis donc bien reposé car je ne suis pas totalement remis de mon intoxication, j'ai aussi pris le temps de me balader un peu dans la ville, mais ça n'est pas d'un grand intérêt. Pas de monuments fantastiques, pas de vraiment beaux immeubles, même pas de choses insolites à prendre en photo. Juste des grands axes bien soviétiques, des jolies statues et une population qui a l'air heureuse.

Spectacle traditionnel à Bishkek  
Les belles statues de la ville. Un cavalier mongol, Lenine et Marx conversant avec Engels.  

Cette population, parlons-en. Bien sûr comme dans la plupart des capitales du monde, les origines ethniques des gens diffèrent fortement du reste du pays. Tandis que dans le pays traditionnel, les gens ont tous le type asiatique et plutôt bronzé, ici il y a de tout. Des asiatique à la peau beaucoup plus pâle ressemblant fortement à des Kazakhs, des Kirghizes classiques, des russes de type européen, et puis les touristes. Alors que dans le reste du pays, les rares blancs caucasiens que je croisais étaient des touristes, ici il y a un grand nombre de russes installés. Par ailleurs, le pays a beau être un pays officiellement musulman, il est difficile de le remarquer lorsque l'on déambule dans les rues de la capitale. Aucun Azan à l'horizon, peu d'hommes barbus, peu de voiles, des femmes parfois même assez peu couvertes, des mosquées très discrètes, de l'alcool bon marché et facile d'accès... On se croirait en Europe. Je préférais le dépaysement des montagnes Tadjiks, ce sera difficile d'atteindre à nouveau un tel stade!

Photo bonus : ici on sert la bière en pression dans des bouteilles de 1 litres au supermarché. Un très  grand choix de bières.  
27
juin

Mardi 26 juin :

Nombre total de km : 45

Le plan de ma journée était de quitter Bishkek, rouler jusqu'à la frontière, et après la frontière prendre un taxi partagé pour Almaty. L'objectif sera atteint en fin de journée mais non sans difficultés.

Première chose à savoir, mon état physique n'est pas encore au mieux. Toujours cette inlassable sensation de nausée, et une diarrhée qui s'affirme de plus en plus. (j'ai décidé de ne pas vous épargner les détails, vous avez le droit de savoir). Et il y a cette impression que je n'assimile ou ne digère pas vraiment le peu de nourriture que j'ingère. Ce qui en résulte un état de faiblesse extrême et une grande fatigue générale. Je suis donc monté sur mon vélo dans ce contexte physique délicat en essayant de ne pas trop forcer... De toute façon je n'en aurais pas été capable.

Je suis arrivé péniblement à la frontière, et suis passé sans trop de problème, à l'exception de deux douaniers qui voulaient me confisquer mon couteau sous prétexte que la lame était bien plus longue que la paume de la main. J'ai insisté en expliquant que je m'en servais pour cuisiner ou tailler du bois, mais rarement pour assassiner des humains... L'humour a fait son effet et ils ont accepté de me le laisser. A l'exception de ma barbe et de mon air patibulaire, j'ai peu le profil type du terroriste.

Une fois passé la frontière, j'ai été harcelé des 4 points cardinaux par des taxis tentant de m'attirer dans leur voiture. J'ai eu le malheur d'expliquer que je voulais aller à Almaty et la machine était lancée ! L'un me disait son prix, et pendant que je négociait à la baisse en lui riant au nez tellement son prix de base était scandaleux, un autre taxi commençait à prendre mon vélo et à l'emmener je ne sais où. Il fallait avoir des yeux partout et ne pas trop tenir à son petit territoire intime. On me touchait, on me parlait en russe de tous les côtés, on me montrait des billets, on me tirait le bras... Commençant à être habitué à ce genre d'ambiance j'ai rapidement calmé tout ce petit monde, donné mon prix et trouvé un taxi acceptant le tarif. J'ai encore une fois du démonter mon vélo de partout pour le faire entrer dans le coffre et nous sommes partis. En arrivant à Almaty, première mauvaise surprise, le taxi ne va pas jusqu'au centre. Tout le monde a du quitter le taxi à une quinzaine de km du centre ville. Je ne me sentais vraiment pas la force de rouler encore tout ça, mais quand on n'a pas me choix... Le taxi vide donc mes affaires et s'en va. Je me retrouve comme un idiot, seul avec mon vélo démonté, mes sacs en vrac sur le bord de la route, et mon ventre qui ne sait plus comment faire son travail correctement. Mais le pire est à venir. Alors que je regarde tous mes sacs, je découvre que je ne trouve pas mon petit sac qui était accroché au cadre de mon vélo près du guidon. Je fouille partout frénétiquement en répétant des "non non non non non !" d'angoisse, cherche la voiture du regard, elle est hélas déjà bien loin. Je refouille partout sans plus de résultats. Soit elle est restée à la station de taxi, soit dans la voiture, mais dans les deux cas je n'ai aucun numéro, aucun lien indirect, aucun moyen de vérifier ou de retrouver qui que ce soit. Il a fallu donc se résigner et faire le deuil. Accepter que ce petit sac et son contenu sont perdus à jamais. J'ai crié ma détresse et ma colère dans la rue sous le regard inquiet des passants pendant 3 bonnes minutes. Ce qu'il y avait dedans ? - un power bank - un petit fanion français - une boussole - mon compteur de vitesse - un vieux téléphone un peu moisi à utiliser en guise de leurre en cas de racket. - des rustines - une feuille cartonnée avec une prière musulmane écrite en arabe à laquelle je tenais. Elle m'a été offerte par mes amis à Istanbul après mon conversion forcée. - mon appareil photo et sa carte mémoire. 5000 photos et des dizaines de films perdus, mais partiellement sauvegardées grace à ce blog. Je suis désespéré. J'ai encore du mal à réaliser. Tout le reste n'est que matériel, mais les photos, c'est la mémoire de ce voyage, des gens que j'ai rencontré... Quelle tristesse. C'est dans un état de souffrance infinie que j'ai remonté les pièces de mon vélo et que je suis réparti en direction du centre. Une route interminables jusqu'à mon auberge qui était très en côte, ce qui ne m'a pas aidé à me sentir bien en arrivant.

Je vais maintenant vous demander d'être très attentifs à ce que je m'apprête à écrire, car c'est une grosse décision dans mon voyage. Là, j'ai atteint un sommet de mal être physique et psychologique jamais franchi depuis mes débuts dans l'hiver européen. Je pense que c'est le moment pour une vraie pause. Des vacances dans le voyage. Retrouver la forme physique et l'envie de continuer à avancer sur la route. J'ai eu au téléphone ma chère et tendre Justyna qui m'a convaincu de venir prendre un avion pour la rejoindre quelques temps en Pologne (plus de deux semaines), nous irons également voyager 1 semaine en Norvège avec sa maman. Un séjour qui va me permettre de faire cette pause dont j'ai tant besoin, me faire bichonner, nourrir et border. Oublier quelques jours ce que ça fait de se stresser pour boire de l'eau saine, avoir de quoi manger et se trouver un endroit décent pour dormir avant que la nuit tombe. Apprendre à réapprécier ces automatismes d'homme moderne que l'on a trop tendance à considérer comme acquis et immuable. Pour les dates précises, j'ai un avion le 30 juin en départ d'Almaty et un retour le 18 juillet. Le but étant, à mon retour de réenfourcher mon vélo (qui va m'attendre sur place) et repartir d'Almaty pour Novossibirsk en Russie.

Voilà, ça fait beaucoup d'informations à digérer pour aujourd'hui et j'en suis désolé. Je publierai un dernier article avant mon vol, vous donnant un état des lieux de ma santé et une petite description d'Almaty. Je peux déjà vous dire à l'heure actuelle (le 27 juin à 18h, heure locale) que la nuit dernière à été encore une fois difficile, mais que après m'être gavé de charbon actif ça semble s'améliorer légèrement. Pourvu que ça dure.

5
juil

Je vous ai quitté lors de mon dernier article sur une situation délicate et une humeur peu réjouissante. J'attendais que les choses s'améliorent et se tassent pour reprendre la parole, le moment est donc largement venu.

Il s'est passé beaucoup de choses depuis une semaine. Pour commencer, l'information la plus importante, je vais beaucoup mieux. Ça fait même presque une semaine que je ne me sens presque plus malade, même si ma digestion a encore du mal à reprendre son rythme normal.

Comme je vous l'expliquais plus tôt, j'ai décidé de partir en Pologne faire une pause dans ce voyage qui n'est pas toujours de tout repos. J'y étais donc encore hier et je suis maintenant parti une semaine en Norvège avec Justyna et sa maman pour visiter Bergen et les fjords alentours.

Mais revenons à Almaty pour quelques impressions un peu moins à chaud que d'habitude. Tout d'abord, j'ai changé d'auberge pour rejoindre Aldo dans celle où il s'est arrêté. Une démarche que je n'ai pas regretté. J'ai ressenti dans cette auberge de jeunesse des impressions que je n'avais jamais ressenties dans les nombreuses autres que j'ai pu connaître. Il y avait là bas, ce sentiment étrange et magnifique de faire partie d'un groupe d'amis de tous les pays d'Europe qui ont loué une maison à 20 dans un pays étranger. Il y avait une telle ambiance, une telle émulation naturelle, une telle harmonie dans ce groupe ! C'était beau.

L'atmosphère à l'auberge, vous avez sûrement reconnu l'indéboulonnable Aldo

En pénétrant dans le jardin, on y découvrait immédiatement des grosses voitures d'aventuriers parées par les pires conditions routières, des motos dignes du Paris - Dakar et des vélos de randonnées comme le mien. On y entend immédiatement des rires, des cris de joie, parfois des chansons, rarement le silence. Les odeurs sont des odeurs de tabac, de bières de la veille et de bons plats préparés pour la communauté. Des l'arrivée les sens sont en éveil et les talents sociaux sollicités. Les gens ne nous connaissent même pas, mais on fait déjà partie de la famille, on nous parle, nous pose des questions et il faut de préférence intégrer à ses réponses des bons mots et de la vivacité d'esprit, ça plaît et on est intégré définitivement dans la joyeuse bande.

On ne restait pas tout le temps enfermés à l'auberge 

Nous avons pris nos repas ensemble, regardé la coupe du monde, sommes sortis dans des bars locaux, fait des balades dans les parcs, mangé des glaces, apprécié ne rien faire ensemble, bu des bières jusqu'à plus soif, mais pas assez pour ne plus être capables de retrouver la route de l'hostel... Ce furent de beaux moments d'amitié sincères mais, nous le savons, éphémères. C'est peut être d'ailleurs pour cela que nous étions tous plus relâchés. Quand on se fiche de se faire juger par l'altérité, ne sommes nous pas plus nous même ? Être véritablement soi même, sans filtre, est encore assez mal vu par la société qui nous environne.

Mais trêve de philosophie de comptoir, passons à la ville d'Almaty. Ville dotée d'une richesse qui contraste avec la pauvreté de certaines zones du pays à un point qui met mal à l'aise. La ville est moderne, très verte, constamment irriguée de petites rivière arrivant tout droit de la montagne, les voitures de luxe et les chaînes de magasins occidentaux rutilants se marient avec les pubs irlandais, pizzerias et autres coffee shop aux prix délirants (en référence aux autres prix pratiqués dans le reste du pays). La vie y est très agréable, l'air est respirable et la proximité des sommets enneigés à plus de 4000 m apporte une impression d'évasion à chaque fois que nos yeux croisent la vue des cimes blanchies par la neige. Il faut dire que les montagnes sont vraiment très proches. Les premiers sommets à 4000 m sont à une vingtaine de km de la ville et le premier 5000 m à plus de 30 km... A peu près la distance de l'aéroport CDC au centre de Paris. Cette emplacement de la ville conditionne des caractéristiques assez peu communes. La ville est littéralement au pied des montagnes, ce qui fait qu'il y a sans doute 300 m de différence d'altitude entre le nord et le sud de la ville. Toutes les rues sont en côte, et il est assez habituel de se laisser porter par la descente à vélo sur une avenue pendant plusieurs km sans avoir besoin de pédaler... Le retour est en revanche plus douloureux.

Après Almaty, il me fallait arriver à Włocławek, au cœur de la Pologne. Ce fut long.

Comme prévu, j'ai laissé mon vélo et mes affaires à Almaty sur place, je suis parti avec le minimum et me suis lancé sur une route qui durera presque 2 jours porte à porte. L'idée était de prendre un vol pour Kiev, et de Kiev prendre un bus pour Varsovie ou directement Włocławek. Une fois arrivé à l'aéroport de Kiev, il était trop tard pour prendre un bus, il a fallu donc attendre le prochain le lendemain matin vers 7h. J'ai donc passé la nuit à l'aéroport au chaud (oui au chaud, car le temps a Kiev était absolument détestable), et me suis parti prendre un bus pour la gare routière de Kiev y affronter la pluie, les informations imprécises et le stress grandissant. L'heure de départ du bus approchait à grand pas mais aucun tableau d'affichage, aucune information ne venait m'appuyer dans ma mission pourtant assez basique qui consistait juste à trouver le bon bus. Je demandais à des gens qui ne parlaient pas anglais, figés sous une pluie battante, incapables de m'aider... Survie oblige, j'ai fini par monter dans tous les bus du coin pour leur demander si c'était bien celui ci qui allait à Włocławek... Dans tout ce ramdam, j'ai même failli entrer dans le mauvais bus, même les chauffeurs étaient confus et imprécis ! Enfin j'ai tout de même fini par trouver le bon, 2 minutes avant le départ, trempé jusqu'aux os mais heureux.

Le véhicule était rempli d'Ukrainiens. Je n'en était pas certain au début mais je m'en suis rendu compte au moment de passer la douane. Quand ils ont récupéré tous les passeports, il n'y avait que des passeports bleus et un seul bordeaux, le mien. L'épisode de la douane était d'ailleurs assez épique... Nous avions 5 heures à attendre avant le contrôle des bagages, et les ukrainiens avaient tout prévu pour rendre le temps moins long. Après quelques minutes dans le bus je décide de sortir un peu me dégourdir les jambes et je tombe sur une dizaine de personnes du bus en train de rire, boire et manger tout en écoutant de la mauvaise musique électronique ukrainienne (tout est local ici). Ayant sympathisé un peu plus tôt avec mon voisin dans le bus, et étant dans le groupe il explique à tout le monde que je suis un touriste français... Ça y est l'engrenage est enclenché. Je me retrouve alors au milieu de groupe, tous ces barbares hilares me remplissant un nouveau verre de vodka toutes les 5 minutes en me demandant de croquer dans leur saucisson pour adoucir le goût de la vodka. Leur niveau d'anglais étant trop faible pour avoir une discussion poussée sur la Critique de la raison d'être d'Emmanuel Kant, je me suis résigné à appauvrir mon esprit mais enrichir mon coeur, et j'ai joué le jeu. J'ai bu quand il fallait boire, échangé quelques mots avec les curieux, et je regrettais de ne pas parler leur langue car si leur sens de l'humour était proportionnel au nombre de décibels que leur hilarité dégageait, il semblerait que je sois passé à côté d'une sacré marade !

Des voyageurs tchèques à la frontière  

Pour info, tout ça se passait sous la pluie, sans que personne ne s'en plaigne, la vodka réchauffe.

Au milieu des discussions j'ai compris certaines choses plus sérieuses. Si ce but était rempli d'Ukrainiens, c'est simplement que ces braves gens venaient travailler en Pologne pour avoir un bien meilleur salaire qu'en Ukraine. C'était les plus souvent des travailleurs manuels qui allaient à l'étranger faire un travail pénible loin de leur famille. Des déracinés forcés comme il y en a beaucoup trop dans ce monde. Le plus absurde c'est de réaliser qu'un nombre incalculable de travailleurs polonais font la même chose en partant en France, en Angleterre ou en Allemagne pour faire le même travail. Sans commentaire.

Quelques photos de notre escale à Gdansk hier soir  

Je suis finalement arrivé à Włocławek pour deux jours de gavage et de repos avant de repartir pour la Norvège. A l'heure où j'écris ces lignes, je suis dans l'avion pour Bergen, vue du ciel, les fjords se dessinent peu à peu, la neige s'affirme de plus en plus, tandis que moi je vous donne rendez-vous à mon prochain article à mon retour à Almaty.

La Norvège vue du ciel  
18
juil

Me voilà de retour à Almaty après deux grosses semaines jonglant entre l'Ukraine, la Pologne et la Norvège.

J'ai eu le temps de bien me reposer, me remplumer et retrouver une envie de rouler qui commençait à vaciller dangereusement. Il n'est pas toujours facile, quand on a atteint son objectif et que l'on est arrivé au lieu le plus éloigné de son point de départ, de garder la motivation suffisante pour faire le trajet retour, même si l'itinéraire est différent. Bizarrement, on n'a plus l'impression d'avancer, on se sent plutôt reculer, ce qui n'est jamais bon pour garder le cap et l'envie intacts.

Pour revenir à ces "vacances dans le voyage", rythmées par les passages de douanes et les matchs de coupe du monde, je suis très heureux d'avoir sacrifié ces 20 jours de mon périple pour passer ce temps précieux avec Justyna. Comme je l'expliquais lors de mon précédent article, nous avons été en Norvège avec sa maman pour visiter Bergen et ses fjords environnants. Tout le monde a laissé de côté son petit confort pour dormir chez l'habitant et camper là où la route nous guidait. Au delà de la ville de Bergen qui a un charme rare, nous avons beaucoup profité des paysages norvégiens. Cette nature impressionnante de beauté et de gigantisme nous a rempli la tête de nuits sans nuit, de cascades, rivières vives, lacs, chemins impossibles, glaciers infinis, vues à couper le souffle... Tout y était. Et pour se nourrir sur la route, les chemins étaient tapissés de myrtilles sauvages, à condition de ne pas monter à plus de 1000 m d'altitude !

Bergen, la Norvège  

Mais je ne vais pas m'éterniser sur cette parenthèse qui n'est pas l'objet de mon voyage. L'usage, il est vrai, m'oblige à raconter mes vacances plutôt que ma vie quotidienne, mais dans ce cas nous allons faire une exception. J'éclipse les vacances et retourne à la réalité. Un quotidien qui a peu de choses en commun avec celui du "métro, boulot, dodo" parisien, mais qui s'est également installé dans ma vie comme une habitude, avec des réflexes bien huilés, pourtant nourris à tout instant d'une incertitude à la fois excitante, addictive et stressante parfois. Je crois que cet état constant est l'un de ces ingrédients qui maintiennent mon âme en vie. (mettant à part tout aspect sentimental et spirituel, qui sont aussi des éléments indispensables).

Et voilà, je suis là, assis sur le canapé de cette auberge, à l'ombre d'un soleil qui tape déjà trop fort, mon vélo est prêt, mon corps est prêt, et je m'apprête à affronter une montagne d'incertitudes. J'ai refait le calendrier de mon itinéraire et j'ai calculé qu'il me faudrait 2 mois minimum pour aller de Moscou à Paris en passant par l'Ukraine, l'Albanie et le sud des Balkans. Ce qui m'oblige, pour être tranquille, à être à Novossibirsk dans les 10 jours. Petit problème, j'ai presque 2000 km à traverser... Je vais donc faire ce que je peux à vélo et tenter alternativement d'attraper un camion pour me faire avancer de quelques km. On verra si ça fonctionne. Et à condition que je ne sois pas dans un désert sans connexion internet, je vous mettrai quotidiennement au courant.

À ce soir donc, pour le bilan de la première étape.

20
juil

Jeudi 19 juillet:

Tout d'abord je présente mes excuses aux personne qui se sont inquiétées suite à ce silence imprévu de 3 jours. Tout va bien. Il y a eu des déconvenues, oui, et surtout beaucoup de choses imprévues qui ne m'ont pas beaucoup laissé de temps pour écrire. Aujourd'hui, ce que vous vous apprêtez à lire risque d'être consistant et copieux, car j'ai tout mon temps et que j'ai des choses à dire... Vous allez comprendre pourquoi.

Commençons par le commencement. Lors de mon dernier article j'étais de retour à Almaty et je m'apprêtais à repartir sur la route dans l'après midi. Pourquoi dans l'après midi, et bien parce que j'ai laissé ma tente en Pologne pour en racheter une nouvelle qui m'a été conseillée, qui se trouvait dans un magasin bien spécifique. Seul problème, ils n'étaient sensés la recevoir que ce jour à 14h. J'ai donc quitté l'auberge, prêt à reprendre la route avec mon vélo et tout ce qui va avec en me dirigeant vers cette fameuse boutique. Première mauvaise surprise, la livraison a eu des problèmes à la douane, ils n'ont donc encore rien reçu et ne l'auront que demain minimum. Je peste et j'enrage, puis je me calme et de sang tiède je leur laisse mon numéro pour qu'ils me rappellent dès qu'il l'auront reçue, je sors en disant merci (parfois les réflexes de politesse n'ont aucun sens), je gromelle encore un peu dans la rue et remonte la côte d'Almaty pour retourner à l'auberge. Le constat est clair, je ne pourrai pas repartir avant demain ou après demain, voire encore pire. Et avec tout ça mon retard abyssal s'accumule.

De retour à l'auberge, la mort dans l'âme, je commence à envisager la possibilité de prendre le train directement pour Novossibirsk. Tristesse absolue de ne pas respecter ce que je m'étais imposé, et surtout de ne pas vivre cette longue traversée de désert et de steppes qui me faisait si peur, et m'attirait tout autant. Il arrive un stade où la peur devient une excitation additive. Dans certains contextes elle peut être un terrible inhibiteur, un sable mouvant qui nous emprisonne et englue notre corps et notre esprit, dans d'autres contextes cela peut être un stimulant redoutablement efficace dont on ne peut plus se passer.

Je vérifie donc les trains et découvre que tous les trains sont complets pour les prochains jours, voire les prochaines semaines. Et oui, c'est les vacances, et tous les kazakhs d'origine russe retournent en Russie pendant cette période.

Alea jacta est. Je me décide donc à partir à vélo vers Novossibirsk (2000 km) et arriver là bas d'une manière ou d'une autre dans les prochains jours. 9 jours seraient la limite maximum, 5 jours ce serait bien. Je reste donc bien sûr sur cette idée d'alterner vélo et auto-stop.

Une bonne surprise, ils ont reçu ma tente dans la fin de l'après midi. Je vais la chercher et je me prépare psychologiquement à affronter le bitume demain. Je me couche tôt pour partir sur la route avant les grosses chaleurs.

Vendredi 20 juillet :

Nombre de km à vélo : 85

Finies les réflexions, entrons dans l'action. Je débute ma route par une très longue et interminables descente vers le nord (N'oublions pas qu'Almaty et perché au pied d'une chaîne de montagne haute comme le Caucase), malheureusement en pleine heure de pointe, il a fallu slalomer, piler, éviter, et avertir sur au moins 15 km. C'est dommage quand on est en descente !

Petit à petit la route se désurbanise, et les immeubles soviétiques en charpie laissent place à de plus en plus de nature. Les sommets enneigés s'éloignent peu à peu jusqu'à devenir des ombres blanches perdues derrière une brume de chaleur et d'incertitudes.

La route se désertifie peu à peu 

Oui, la chaleur monte. Pédaler devient pénible et étouffant. La nature verte qui a fait son apparition plus tôt s'incline petit à petit face à l'arrivée du désert. Le sable commence à envahir toute vie. La chaleur est à son comble et la steppe dicte ses lois.

Dans ce cheminement vers l'enfer, je me suis trouvé un rare point d'ombre offert par un brave panneau d'indication, et je m'y arrête pour boire et reprendre des forces. A ce moment là je vois une voiture blanche s'arrêter à 100 m de moi, un homme sort et commence à se diriger vers moi. Il marche à allure normale, ni trop lentement ni trop vite. La bonne allure pour ne pas que je m'inquiète et sans doute afficher la bienveillance de ses intentions. Une allure anormalement lente m'aurait sans doute inquiété et mis mal à l'aise, me laissant penser qu'un psychopathe, un malade mental ou un alcoolique s'approche dangereusement. A l'inverse, une allure trop rapide aurait pu être mal interprétée, c'est la nature qui veut ça. Si vous courez vers un chat ou un chien ou n'importe quel animal, il aura tendance à fuir (si je parle trop pour ne rien dire, n'hésitez pas à me le dire). Bref, il a eu cette intelligence de marcher à l'allure qu'il faut pour que je me sente à l'aise. Il s'approche, me salue amicalement, se présente et commence à discuter. C'était simplement un jeune homme qui rêvait de voyager comme je le fais mais qui n'en avait pas les moyens. Il semblait si heureux de parler avec moi, de se nourrir un peu de mes expériences, ou simplement d'entendre "l'étranger" parler. Il semblait rêver d'altérité, de voyage vers l'autre, vers ce qui est différent, il semblait vouloir, telle une éponge, emprunter tout ce qu'il peut de la richesse de l'autre sans en être pour autant un déraciné dans repères. Je me suis reconnu en lui, mais c'était moi il y a 15 ans, comme un miroir dans le temps.

Pour l'anecdote, ce jeune homme m'a même proposé de me donner de l'argent si j'en avais besoin. Ces joies des rencontres du hasard m'avaient tellement manquées !

Une chose en revanche qui ne m'avait pas manquée c'est les chiens. A un moment donné, une demi-douzaine de chiens s'est donnée le mot et ils se sont tous jetés sur moi avec une superbe synchronisation. Là j'ai presque tout tenté : arrêter de pédaler, hurler plus fort... Rien ne semblait les calmer, ils continuaient à me courir après, les crocs un peu trop près des mollets à mon goût, mais finalement ne m'ont pas mordu, ils ont fini par se lasser et se sont tous arrêtés à peu près au même moment. Je commence à comprendre comment ils fonctionnent. A priori, ces chiens sont justes curieux et s'amusent à leur manière. Je ne crois pas qu'ils aient l'intention de mordre. Il semble y avoir un chien dominant qui tient les rênes, dès qu'il le lève pour aboyer les autres le suivent, si il s'arrête les autres arrêtent à leur tour. Il faut donc repérer le dominant et arriver à lui faire suffisamment peur pour qu'il fasse demi tour. Un petit coup de bâton est assez efficace, à condition d'en avoir un avec soi.

Après 85 km d'une rythme bien soutenu, je décide de m'arrêter dans un restaurant devant un lac pour y déjeuner et réfléchir à la stratégie à adopter pour la suite de la journée. Beaucoup de doutes et d'hésitations. Que faire ? S'arrêter ici pour dormir ? Faire de l'auto-stop ? Continuer à vélo ? Tenter quand même de rejoindre une gare plus loin ? Le flou était total, et je n'avais aucune idée de l'endroit où j'allais dormir la nuit prochaine (ce doute concernant ma nuit restera présent jusqu'à 9 ou 10h du soir).

Impossible d'avoir la moindre connexion internet donc pas de visibilité sur les éventuels trains. Je me décide donc à faire de l'auto-stop... Et advienne que pourra !

2 minutes... C'est le temps qu'il m'a fallu pour qu'une voiture s'arrête et me demande de monter. C'était un pick-up conduit par un homme de 37 ans qui ne parlait quasiment pas l'anglais. J'ai quand même pu comprendre qu'il allait à Taldykourgan, ville à 200 km de là, et lui même a compris mon problème : je dois arriver à Novossibirsk le plus vite possible. La route sera rythmée par les appels à un de ses amis, Demir, qui parlait anglais et traduisait nos conversations.

Dans la voiture de mon sauveur 

Voici donc le plan : (mon sauveur du jour, se sentant investi dans mon objectif a tout fait pour m'aider jusqu'au bout et je ne le remercierai jamais assez.) Il m'a donc déposé à Taldykourgan vers 17h en me demandant de l'attendre là car il avait des choses à faire. Son idée était de me récupérer dans la soirée pour m'emmener en voiture à 50 km de là dans une petite ville d'où un train direct vers Novossibirsk part à minuit. Son ami au téléphone m'explique que le train est complet mais qu'il y a toujours moyen de négocier une place dans l'urgence. Par ailleurs ils voulaient me faire attendre dans un hôtel, ayant peur de me laisser seul dans la rue dans cette ville qui selon eux est dangereuse et infestée de brigands et de voyous. Je coupe la poire en deux et j'attends mon nouvel ami dans un café. Il arrive plus tôt que prévu, vers 20h et je le suis à sa voiture. Première surprise, sa voiture est investie par 2 autres hommes et un enfant. Ce sont ses frères et son neveu. Je salue tout le monde, on essaye de discuter un peu et je les envoie au 7e ciel quand je leur dit mon age en turc, par chance ça se disait de la même manière en Kazakh. Otous bèch. Ça y'est, je fais partie de la famille !

Nous partons donc en direction de cette petite ville perdue au milieu de la steppe, et je prends alors un certain recul sur la situation : je suis dans une voiture avec de parfaits inconnus tous plus forts que moi physiquement, il fait nuit, ils m'emmènent dans un endroit que je ne connais pas au mieux du Kazakhstan, personne ne parle ma langue, je suis très loin de chez moi, je n'ai aucun secours en cas de danger. Mais dans ces situations il vaut mieux consulter son cœur que sa raison, on fait confiance et on s'abandonne.

Sur la route de la gare 

La première approche avec les employés de la gare s'est soldée d'un échec cuisant. Ils étaient catégoriques. Le train est plein à craquer, on ne va pas virer quelqu'un de son lit pour les petits caprices d'un touriste français... Tout champion du monde qu'il est. Mon ami et ses frères ont insisté, parlé au chef de gare, au supérieur... On a obtenu un sursis. On devait revenir dans une heure négocier ça avec un autre homme, je n'ai d'ailleurs toujours pas compris quel était son rôle et son métier dans cette station. Je l'appellerai "la main sale", celui qui gère les demandes plus inhabituelles, prends l'argent sous la table, le redistribue aux autres personnes concernées, règle les problèmes et s'arrange avec sa conscience.

Après que mes amis ont réglé un business qu'ils avaient à faire dans cette même ville, nous sommes retournés à la gare, commencé la discussion avec cet homme et le prix était fixé : l'équivalent de 85 € en monnaie locale. Finalement après s'être bien assuré que "la main sale" allait m'offrir une place dans le train et m'aider à monter mes affaires et mon vélo, mon ami et ses frères m'ont quitté la conscience tranquille.

Mon ami et son neveu. Si je suis à Novossibirsk demain c'est grâce à lui.  

Le temps d'attente était assez agréable, je suis rapidement devenu la coqueluche des policiers de la gare, qui m'ont même offert à manger dans leur local. J'ai appris à ce moment là que ces hommes ne gagnaient pas plus de 200€ par mois, et que l'un d'eux avait des rêves de voyages, mais pouvait à peine mettre de l'argent de côté et il avait une femme et un enfant. De quoi pouvait-il rêver ? J'ai pu constater dans nos discussions qu'il avait foi en son pays, que le Kazakhstan se portait bien et que les choses s'arrangeaient peu à peu. C'était ça son espoir. Croire dans le développement économique et social de son pays pour en espérer des retombées sur le moyen terme. Je me sentais bête de faire ce voyage, le voyant d'un coup comme un caprice d'enfant gâté quand ces braves gens travaillent d'arrache-pied avec un très mince espoir de pouvoir quitter un jour leur continent et découvrir le monde. Alors je suis là, et je leur offre cette petite fenêtre sur le rêve, sur ce qu'ils ne connaissent pas et n'effleureront sans doute jamais. C'est ma petite contribution : entretenir leurs rêves.

Plus prosaïquement, au moment de donner l'argent à "la main sale", il m'a demandé de le suivre avec les policiers dans leur local à l'abri des regards. Je lui donne la liasse, il l'a compte, sourit et me demande de voir des euros car il collectionne la monnaie étrangère. Je sens le coup fourré. Heureusement j'ai toujours des pièces dans mon portefeuille, je lui montre et il veut les garder, je refuse en lui disant que ça vaut cher mais je lui offre une pièce de couronne norvégienne qui traînait inutilement dans mon portefeuille. Il refuse, j'insiste, il accepte, il est content, nous sortons.

L'attente à la gare  

L'heure approche, je commence à démonter les roues de mon vélo pour en faciliter le rangement dans la cabine. Le train arrive. Avec l'aide de mes nouveaux copains de la gare, nous montons toutes mes affaires, on me montre ma cabine et là je comprends tout le système ! Le train était plein, ils m'ont donné la cabine du personnel du wagon n°5. Une petite cabine avec 2 lits (je la partage avec une russe qui a du utiliser la même technique que moi sans doute), avec des uniformes du personnel et leurs affaires. Ils ont du avoir leur part du gâteau et accepté de ne pas avoir de lit sur le train pour un petit billet qui à mon avis vaut bien plus que l'argent qu'ils vont gagner sur ce trajet.

Ici ça fonctionne comme ça, il y a toujours des solutions à tout.

Le vélo dans l'armoire 

En revanche la suite ne sera pas très confortable. Il a fallu faire entrer mon vélo dans une sorte de salle des machines plus exigüe qu'une armoire. J'ai donc du démonter mon vélo de tous les côtés, en étant coincé entre deux wagons avec du passage constant et un train en mouvement, particulièrement remuant ! Autant dire que ma "douche" dans les toilettes du personnel était la bienvenue !

21
juil
Cette cabine du personnel du train est une vraie caverne d'Alibaba 

Après une nuit bien difficile, coincé entre la chaleur, l'étroitesse du lit et les mouvements brusque du train qui donnent l'impression qu'on va dérailler à tout moment, j'ai pu apprécier avec admiration les immenses steppes désertiques. Il est intéressant de voir les paysages évoluer peu à peu. Plus on se dirige vers le nord, plus la terre se verdit, passant lentement du jaune au beige, puis au taupe et au kaki et enfin au vert. Mais ça reste un gigantesques désert de plaines infinies dont on n'en distingue même pas l'horizon. Le train est lent. Très lent. On s'arrête régulièrement dans les villes que l'on croise. 20 minutes de pause, ce qui laisse tout le loisir de s'acheter de quoi se nourrir auprès des marchands qui attendent le passage des trains. Puisque je suis actuellement dans le train que ça bouge devant moi et que je peux écrire en même temps je vais tenter un petit exercice d'écriture qui consistera à commenter en direct ce que je vois, mes impressions à chaud.

Même paysage mais évolution des couleurs 
On s'approche de la civilisation  

Ben tiens, on vient de s'arrêter à la frontière, je sors mon passeport et j'attends sagement que les douaniers vérifient tout ça. Le train n'avance plus, j'entends des paroles en russe dans le haut parleur de la frontière. Il fait chaud. En bruit de fond, de gens parlent et rient en russe. Je ne comprends pas le parler et le rire russe. La jeune fille qui partage ma cabine est assise sur son lit et regarde silencieusement par la fenêtre. La lumière vive qui pénètre dans le compartiment fait ressortir le bleu de ses yeux en les transformant en un bleu se rapprochant de la couleur du drapeau Kazakh... Elle remarque que je l'observe et détourne les yeux timidement, je regarde ailleurs. On vient de me donner un papier d'immigration à remplir, les dates de sortie du territoire russe sont pour moi difficiles à anticiper. Je stresse un peu. Je sors de la cabine, des officiers passent devant moi, l'un me sert la main et semble déjà savoir que je suis français. L'attente. Je publie une photo sur instagram. La chaleur. Combien de temps va durer l'attente ? Je jette un coup d'œil dehors et je vois une vieille usine rouillée, des poteaux électriques en bois qui penchent dangereusement, des bâtiments abandonnés, des herbes folles... Bienvenue en Russie. Un berger allemand vient de me renifler. On attend. Un homme avec une tête de bouddha entre dans notre compartiment, s'assied sur le lit du bas et vérifie nos tampons kazakhs, nous prend en photo, entre des informations sur son ordinateur et s'en va. Quelle chaleur ! La femme responsable du wagon est entrée pour nous donner des indications en russe et m'a demandé si j'avais de quoi manger. J'ai. La même femme est revenue pour m'expliquer la combine à appliquer pour le passage à la frontière russe. Je suis officiellement enregistré dans un autre wagon, le numéro 6. Je vais donc y aller avec un bagage pour la forme et me laisser fouiller. Elle a aussi pris mon couteau pour le cacher en lieu sur. Sympa.

Tout s'est bien passé à la douane russe, même si ils se sont un peu trop éternisés sur mon passeport, ce qui a eu le don de faire monter la tension. Nous sommes retournés ensuite dans une autre cabine qui s'est libérée entre temps. Déjà plus de place ici.

Étranges glaces dans ce pays.  

Retournons au récit en live.

Je suis allongé sur ma couchette, devant mes yeux un coucher de soleil sibérien d'un superbe rose saumon. Il fait déjà moins chaud que tout à l'heure. On s'approche de la Sibérie. Le wagon est calme. Sur la table mon passeport, un sachet de tucs goût paprika presque finis, deux bouteilles d'eau, dans mes oreilles : Us and Them de Pink Floyd (dark side of the moon), le train ralentit, je vois défiler des wagons de marchandise... On s'arrête. Ma compagne de compartiment m'annonce 30 minutes d'arrêt. Je vais prendre l'air. Tout le train est dehors, il fait plus frais. Mais invasion de moustiques. Tout le monde tape dans le vide, se gratte, se frappe hasardeusement les jambes et les bras. Pour les moustiques un festin magnifiques de centaines russes gavés de sucre. La scène est comique en fait. Je remonte, il n'y a pas une zone de mes jambes qui ne me gratte pas, j'aurais mieux fait de rester au chaud. Un homme russe entre dans le compartiment et réclame sa place, on s'arrange avec lui et il accepte gentiment de se mettre dans l'un des lits du haut. Il se déshabille tout en parlant à la jeune fille, ils est maintenant torse nu, exhibe son gros ventre tout en parlant, enlève son pantalon... Je craint le pire... Non, il enfile autre chose et nous a épargné des cauchemars. Ces russes ne sont pas très pudiques. Il commente tout ce qu'il fait. Il semble parler de Novossibirsk tout en faisant son lit. Il vient d'apprendre que je suis français, il ne le crois pas, je lui montre mon passeport et il le dévore comme un polar. Il parle maintenant de l'Altaï. Elle lui raconte mon voyage, il est tellement fasciné qu'il descend pour en savoir plus. Maintenant que la glace est brisée il s'assied, toujours en petite tenue, sur la couchette de ma voisine de 30 ans sa cadette pour nous raconter l'histoire de sa ville en regardant par la fenêtre par laquelle nous distinguons des cheminées d'usines et des bâtiment en ruine. Voici l'histoire merveilleuse de sa ville. Toutes les usines ont été détruites ou sont à l'abandon, des usines de tracteurs. Et 5 prisons ont été construites depuis pour y mettre les chômeurs devenus délinquants. Il a l'air triste et résigné. Je demande en anglais à la fille si ça ne la gêne pas que cet homme a moitié nu soir assis sur son lit mais ça ne semble pas la gêner. Je pense que si cette scène se serait passée en France il y aurait eu un vrai malaise. Ici ça va, personne se semble trouver ça ambigu. Il a fini par remonter. La lumière est éteinte. Dehors, les étoiles sont les seules sources de lumière que je distingue. La terre est noire, sans âme qui vive à l'horizon. Je m'allonge et me laisse bercer par les mouvements saccadés du wagon, le bruit du choc du métal sur le métal a bizarrement des propriétés berçantes pour moi. Mes yeux se ferment. J'en ai assez vu pour aujourd'hui, il est temps pour moi de dormir.

24
juil

Dimanche 22 juillet

La brume matinale 

Après une nuit plus fraîche que la précédente, je me réveille et constate que notre camarade de compartiment nous a faussé compagnie pendant mon sommeil. Et comme je ne suis pas à deux informations inutiles et inintéressantes près, voici la deuxième : il pleut. (ce qui pour le coup aura son importance plus tard dans la journée). L'arrivée à la gare aura été assez sportive. Il a fallu, sous la pluie remonter le vélo à même le quai, se battre pour qu'il reste droit, essayer de ne pas égarer les boulons baignant dans l'eau de pluie, et escalader les nombreux escaliers de la gare avec un vélo d'un demi-quintal sous le bras.

A la gare de Novossibirsk  

Je suis arrivé tôt le matin, il me fallait meubler ma journée car mon ami ne rentrait que tard chez lui. Je me suis donc posé à peu près toute la journée dans un café, puisque la pluie ne faisait que redoubler d'intensité. J'ai eu la joie de faire une très sympathique rencontre. Un homme et sa compagne (qui pourraient être mes parents) sont entrés dans le café, attirés par la vision de mon vélo qui trônait fièrement dans la rue. Ils m'ont salués et j'ai fait découvert qu'ils étaient français et que lui faisait un périple similaire au mien à la différence que lui traversait ma Sibérie jusqu'à Vladivostok. Cette rencontre, fruit du hasard, m'a rappelé pourquoi je fais ce voyage. C'est finalement moins pour les beaux paysages que pour les rencontres que je suis parti. Je ne suis pas parti à la découverte des richesses architecturales ou naturelles, je suis parti à la rencontre de l'autre, des richesses culturelles. L'autre me complète et me rend plus grand.

Thierry, son amie et moi 

Je suis finalement parti en direction de chez lui. 23 km à vélo sous le déluge par une autoroute de tous les diables. La route était envahie de déformations et de trous, tous remplis d'eau boueuse, ce qui empêchait d'évaluer la profondeur de la flaque, mais je n'avais que rarement le loisir de faire un écart de trajectoire pour éviter la douche car les voitures et camions me doublaient sans la moindre marge de sécurité. Il a donc fallu assez vite faire le deuil d'un corps sec. Mais une fois que la chose est acceptée ça devient amusant... Je dirais même que j'ai passé un bon moment ! J'avais beau être trempé jusqu'aux os, me faire arroser généreusement par les voitures qui roulaient sur les flaques en me doublant, j'étais de très bonne humeur et je chantais. On dirait bien que le bonheur n'est pas conditionné par la réalité mais plutôt par ce qu'on en fait, et comment on l'accueille. J'ai ensuite attendu mon ami Denis 1h en bas d'une barre d'immeuble soviétique sous la pluie, les pieds dans la boue mais l'humeur joyeuse.

L'attente  

Mardi 24 juillet Je suis resté deux nuits chez mon ami et j'ai pris aujourd'hui le train de 13h07, heure de Moscou. Ça n'était pas de tout repos de faire entrer le vélo au dessus de ma couchette mais après 10 cl de sueur en moins, c'était mission accomplie, avec la validation du jury (le personnel du wagon).

La 3e classe du transsibérien. Que des russes pur jus 

Après 2 ans d'absence, me voilà à nouveau dans le transsibérien. La dernière fois c'était pour faire Novossibirsk - Irkoutsk, cette fois c'est pour partir dans l'autre sens : Novossibirsk - Moscou. 2 jours et 3 heures de train m'attendent. Je sais d'expérience que passer des journées entières dans un train pousse naturellement l'attention à s'attarder sur des détails sans importance, attendez-vous donc à beaucoup d'anecdotes sans intérêt qui me paraîtront personnellement passionnantes, mais qui sembleront soporifiques à des personnes qui ont un rythme de vie normal. Je préfère prévenir tant que je suis encore à peu près dans un état psychologique sain et un peu objectif. Vous n'êtes même pas obligés de lire le prochain article... Au moins j'aurais prévenu.

La monotonie commence 

PS: c'est par ce dernier article que je clos le carnet de voyage de l'Asie centrale. Je vais créer pour l'arrivée à Moscou un nouveau carnet de voyage subtilement intitulé : Moscou - Paris